Survivante


Je fais partie de l’humanité survivante, de celle qui vit grâce aux progrès de la médecine. Si j’étais née quelques années plus tôt, je serais morte. Je n’existerais déjà plus. Je ferais partie des statistiques funestes de la mortalité infantile. Morte née, étranglée, cyanosée, si je n’avais pas été réanimée, sauvée par le médecin qui aida ma mère à accoucher. Morte de l’appendicite qui s’est déclenchée en moi quelques semaines plus tard. Morte de l’infection rénale qui me toucha juste après. Morte d’être née, morte des reins ou des intestins. J’aurais du partir. J’ai survécu aux infections, grâce aux antibiotiques, grâce aux médecins. Je n’ai aucun mérite.

Je fais partie de l’humanité sauvée, de celle qui vit parce que d’autres ont eu le bon geste, le juste réflexe. J’ai survécu quand je suis tombée dans le bac à pulpe chez mon oncle. J’avais deux ans, et je regardais ma chaussure flotter au-dessus de moi. Je n’avais aucune envie de sortir de ce bourbier, sables mouvants où je perdais peu à peu conscience. Aucun réflexe de survie. Je fus sortie in extremis par ma tante. Puis dans la voiture, quand j’avais trois ans. La vitre se brisa sur moi, et ma sœur me protégea. Elle me sauva elle aussi. A sept ans, la télévision explosa devant moi. Mon ami, Nicolas, me sauva des flammes. A onze ans, un bateau me retrouva au large des côtes, à bout de souffle, en train de nager contre le vent et le courant qui m’avaient emportée.

Je fais partie de l’humanité rescapée, de celle qui assiste aux catastrophes naturelles, impuissante et qui survit, encore et toujours. Un tremblement de terre qui tue autour de moi, une tempête millénaire qui arrache l’arbre majestueux dans lequel je me trouve, une crue centenaire qui ravage les maisons jusqu’au dernier étage. Dans mon malheur, je suis quand même au bon endroit. Ils tombent, tombent, tombent. Je reste là. Je ne fais rien pour ça. Je me demande encore pourquoi.

De tout cela, il me reste l’étrange sensation d’être malmenée par l’univers, sans raison, sans logique, d’être incongrue, d’être là par chance, par hasard ou par erreur. D’où peut-être ma tendance naturelle à l’inaction pour moi même, une incapacité à me déterminer vraiment, à prendre des décisions qui me concernent. Une difficulté à être, me sachant en sursis, en vie, comme en liberté conditionnelle. Il eut fallu peut-être que j’embrasse plus fort la mort lorsqu’elle m’appela à elle. Ou que je choisisse vraiment la vie, pour pouvoir être. Mais je ne fis rien. Je laissai aux autres le soin d’agir et de choisir pour moi.

 

Je fais donc partie de cette humanité qui pullule sans savoir vraiment pourquoi elle est là. Survivante. 

 

 

 

 

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