Niki

Au Jardin des Tarots de Niki de Saint Phalle

 

On y entre par une porte monumentale et ronde construite en roche volcanique. C’est comme passer un cratère, une frontière tellurique, et entrer dans un monde parallèle au notre. La chaleur nous accable le corps, mais le chant des grillons nous réchauffe le cœur encore tout froid de l’hiver sans fin du grand nord. Ici, c’est le sud de la Toscane, c’est-à-dire un bout du paradis pour ceux qui vivent toute l’année sous le ciel gris et qui chantent dans le vent gelé.

 

Ce sont les mots de Niki qui nous accueillent, des mots d’amour, un cri du cœur, les bras de l’âme d’une femme dont on sait qu’elle nous a dédié ses forces vitales. Le jardin est un havre de paix, un sanctuaire de méditation, une image de ce que pourrait être le plus bel endroit du monde : celui où l’ingéniosité de la nature se mêle à l’ampleur de la réflexion humaine, une matrice où se noue un dialogue de femmes. La Mère qui caresserait sa fille. La fille qui embrasserait sa Mère. Quelque chose du lien de filiation qui unit encore, pour un peu, l’humain à dieu.

 

Emerge depuis les racines des pins parasol la forêt de sculptures de Niki, monumentales de douceur, à commencer par cette immense fontaine qui semble d’un coup nous rajeunir. Dans ses courbes généreuses et fertiles, elle appelle à elle le visiteur, l’invitant à se fondre dans la brillance des céramiques, à recevoir sur lui des gouttes de couleurs et des pluies de reflets, qui lui renvoient la lumière diffractée en milliers d’images oscillant entre les branches biscornues des chênes lièges et le ciel d’azur. Chauffées par le soleil ou bien rafraîchies par l’ombrage des arbustes, les éclats de miroirs, de verre, et de céramique emplissent nos yeux par leurs couleurs tendres, apaisantes, d’une caresse si fine et maternelle qu’on dirait la peau d’un ventre de femme enceinte qui n’a pour autre but que de nous envelopper, de nous protéger.

 

Des escaliers aux nombres magiques guident l’ascension de notre esprit vers ces figures charmantes, qui bientôt nous encerclent, nous embrassent, nous bercent. Aucune œuvre d’art ne peut être plus belle que celle qui parle au cœur et au corps, et nous bouleverse l’esprit, nous chamboule les connexions neuronales, en même temps qu’elle nous en crée de nouvelles, ouvrant notre horizon de pensée vers de plus vastes espaces que nous n’aurions pu imaginer. Les bancs intégrés aux œuvres, véritables sièges à penser, donnent tous sur des fenêtres, des points de vue sur les autres sculptures, et assis là sous les oliviers, nous entendons les figures qui parlent entre elles et nous observent. Depuis l’Empereur, on entend l’Impératrice faire des commentaires à la Tour. Sur la Tempérance, on voit la Lune qui nous indique le ciel, le Soleil, nous dit de voir haut et loin, et se détache de la mer qui la borde. L’enchevêtrement des cartes, ainsi spatialisées pour se répondre les unes aux autres, et communiquer avec les éléments naturels qui les entourent (arbres, ciel, terre, mer) nous plongent dans le grand cycle des Tarots, celui qui fait qu’aucune carte n’est isolée des autres, et que le jeu n’a de sens que dans sa dimension de grand Mandala, où chaque individu est lié aux autres, dans une ronde menant au Monde.

 

En se décalant de seulement trois pas, toutes les formes changent, et il nous semble découvrir quelque chose de nouveau, de jamais vu, alors même que nous tournons autour depuis quelques heures. En chemin, le paysage est toujours méconnaissable, toujours renouvelé, et pourtant nous sommes au même endroit. Maestria de l’artiste qui réinvente le Monde, et transforme en permanence son environnement. Hymne au voyage, à l'entourage.

 

Le cheminement dans le jardin fait se rejoindre les Amants, le Chariot, L'Etoile, l'Hermite, la Mort, le Diable, chacun niché dans son écrin de verdure, jusqu'au Monde, tournant sur lui-même en 22 secondes d'émotion mécanique. Retour à la Force, cette femme apprivoisant le dragon vert de la peur. Ici tout rassure. Un grillon fait sa mue sur l'écorce d'un arbre. Il y dépose pour nous la vieille peau du passé. Nous ressortons lavés, renouvelés. Sans même nous en rendre compte, nous venons de renaître. 

 

Douceur, chaleur, joie, beauté, profondeur, volupté, enveloppement, générosité. Voilà le cadeau de Niki à l’humanité, à l’heureux visiteur qui devient témoin privilégié : témoin de l’amour qui l’unissait à son mari, à son amant, à son artiste ; témoin de l’amour qu’elle portait aux cartes, au savoir, à l’histoire, aux symboles ; témoin de la pensée qui chemine, de l’irrationnel qui surgit, de la fantaisie des formes ; témoin de son amour pour la nature et les animaux aussi : les arbres, les fleurs, les chats, les fourmis. Jouissance par les yeux, par les pieds, par la peau, par les mains, dans la démultiplication du moi qui se reflète et s’éclate en mille fragments sur le verre de Murano.

 

Les sculptures de Niki sont vivantes, non c’est encore mieux : Nicki est vivante, son souffle passe encore par les bouches et les postures de ses sculptures, jouant avec les rayons du soleil, et parfois, dans le clapotis de l’eau, ou dans le battement d’aile d’un oiseau, il m’a semblé entendre sa voix, sentir son rire, humer ses pensées. Niki est toujours dans le jardin. 

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