Rencontres

Toujours à la recherche de poésies pour me soigner l'âme, j'ai lu par hasard La Chanson des Morts de Jules Laforgue, dont je découvris qu'il fut le premier français à traduire les poèmes de Walt Whitman, qui était lui-même cité dans L'Autre, la nouvelle de Borgès que j'étais alors en train de disséquer pour l'écriture de Dernière Version.

 

Puis j'ai dévoré Le Double de Dostoïewski, en y voyant le reflet parfait de ma propre histoire : cette sensation de cruauté environnante, cette impression de complot permanent, le doute continu, obsessionnel. Je me suis regardée dans un miroir et j'ai vu Goliadkine, le héros du Double. Je ne sais plus si j'étais l'aîné ou le cadet, le vrai ou le faux, le bon ou le mauvais. Mais j'étais entièrement envahie par cette réalité spéculaire.

 

Comme dans l'Autre, j'ai eu la vision de cette femme, moi-même en plus vieille, que je pouvais contempler à loisir, puisqu'elle s'était enfin manifestée. Mais je me plaçais immanquablement du point de vue de la plus jeune, ce qui me surprit. Il me vint rapidement une sorte de fureur à écrire, réécrire, puis réécrire encore, sans jamais raturer, mes dialogues imaginaires avec cette vieille femme. Et de faire ce que je sais faire : des jeux de version, des répétitions, d'infimes et habiles variations qui font toute la subtilité et la force invincible... d'une névrose.

 

Quelques mois plus tard, j'entendis parler à la radio un écrivain qui s'appelle Charles Juliet. Je ne le connaissais pas, mais son nom, sans savoir pourquoi, avait étrangement résonné en moi, peut-être parce qu'il contient en lui mon prénom. Cet homme âgé, parlait du combat qu'il avait mené contre lui-même, et du travail de vérité vis-à-vis de lui qu'il n'avait eu cesse de faire sur son chemin d'écriture. Il décrivit ce qu'il appelait l'événement de sa naissance à lui-même. Pour naître à lui-même en tant qu'écrivain, à l'âge de 40 ans, il avait dû combattre âprement, puis tuer une partie de lui.

 

Sa rencontre avec l'écriture de Tchuang Tseu, un homme qui a écrit 25 siècles avant lui, a été le déclenchement de sa prise de conscience de lui-même: à 25 siècles de distance, Charles Juliet se posait les mêmes questions, suivait les mêmes raisonnements que Tchuang Tseu. Alors, il comprit qu'il n'avait pas été contaminé par ses contemporains, par les contingences du temps présent, que sa pensée était pure, que ses questions étaient universelles. Charles Juliet découvrit qu'au fond de sa profonde solitude, il n'était pas seul, et en parlant ce jour-là à la radio, il me permit à moi aussi d'entrevoir l'espoir d'une naissance. 

 

Les rencontres ne se font pas qu'avec les vivants. Les rencontres, ce ne sont pas que des corps à corps, des têtes à tête. Les rencontres, ce sont les voix, les pensées, les mots qui survivent à ceux qui les ont portés et qu'on croise, par hasard, par acharnement, ou par urgence vitale. Ce sont parfois des personnages, au sens de personnes imaginaires, des doubles de soi, dont on se demande de quelle partie de l'inconscient ils surgissent, et s'ils n'ont pas peut-être déjà existé avant. 

 

Et ainsi, écrire, c'est entamer un dialogue avec ces voix, tenter de parler avec les morts du passé comme avec ceux qui ne sont pas encore nés, c'est communiquer avec des personnes qu'on ne connaîtra jamais, qu'on ne verra jamais, mais qu'on fera peut-être naître.

 

 

 

 

 

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