Le grand-père qui ne l'a pas été

Pour seul visage, une photo. Une unique photo. Pleine de craquelures. Comme si ça avait été peint. Comme s'il venait d'un monde lointain. Obscur.

 

Il est dans un lit. Au-dessus de lui, une image de Sainte Vierge. Une icône suspendue. Il ressemble à un vieux, un très vieux monsieur. Amaigri. Cheveux blancs épars. Yeux écarquillés. Un corps proche de la mort, dans lequel subsiste un dernier éclat. Un sursaut de peur.

 

Qui est ce vieillard? C'est mon grand-père, âgé de quarante trois ans, seulement. Silicosé. Affaibli. Malade. Mourant. Un grand-père qui n'a pas eu le temps d'être grand-père. Un grand-père qui ne l'a jamais été.

 

Il s'appelait Robert. Je ne sais rien de lui. Je sais juste qu'il aimait sa fille, ma mère. Je sais qu'il la préférait. Qu'il aimait coiffer ses cheveux. Quand elle en parle, ma mère s'interrompt toujours, pour retenir ses larmes.

 

Ainsi Robert, pour moi, c'est un absent. Une douleur sans corps. Un aïeul, dont seule une infime partie m'est parvenue. Une part d'inconnu en moi. Un capital génétique aveugle. Une larme au bord des yeux. Un souvenir fabriqué, façonné par la tristesse de ma mère. 

 

Robert. Le son de sa voix. Le grain de sa peau. Ses intonations. Sa gestuelle. Tout cela n'existe pas. Pourtant, souvent, je sens sa présence en moi. Une présence muette. Incolore. Un être craquelé, qui me regarde du bord de la mort.

 

Et même lorsque j'essaie de me souvenir très fort, au-delà de ma propre naissance, même si j'essaie de tordre les entrailles de ma mère, pour faire couler un peu de son jus d'enfance, Robert reste un trou noir. Deux yeux effrayés sur une vieille photo. Une porte ouverte sur le néant.

 

 

 

 

 


Ecouter ici ou jamais sur soundcloud

 

Les derniers cris

  

Ronds poings

 

 

 

 

 

Journal d'Istanbul

 

 

 

 

 

Piraterie

 

 

 

 

Icônes 

 

 

Maison du Partage

 

 

 

 

 

arythmie