Journal d'Ethiopie

Mercredi 18 octobre 2017 – midi, chez Abdul

 

Dans nos déambulations, nous retrouvons Anouar. Il nous présente un ami à lui, Abdul, qui parle parfaitement français. Après nous avoir emmenés dans le boui-boui de sa grand mère, où nous avons chiné et négocié des sculptures, des tissus, des bijoux, et même un poignard, Abdul nous invite chez lui à manger du chameau et à mâcher du khat en famille. Il nous reçoit sur la partie haute du salon traditionnel, celle réservée normalement aux hommes âgés et pieux. Il faut comprendre que c'est un honneur, surtout pour moi qui suis une femme, de pouvoir s'asseoir là.

 

Après le "kamel barbecue" surprenant mais délicieux, nous voici en train de mélanger des cacahuètes aux feuilles de khat, pour mieux les ingérer. Le goût est assez écoeurant au début, mais, les pupilles dilatées, nous sentons rapidement les effets de la plante s’emparer de nous. Ca grésille un peu dans les veines, la mâchoire serrée, on se sent soudainement enjoués, heureux, béats, comblés. Des vagues de chaleur traversent mon corps. Il me devient de plus en plus difficile de décider quoi faire. Si rester ou partir. Si agir ou contempler. Je décide de ne rien décider.

 

Le magnétisme de la ville est indéniable. Il agit sur les gens, les habitants comme sur les visiteurs, ainsi que sur les animaux. Il est impossible que Rimbaud ait atterri là par hasard et c’est tout autant miraculeux qu’il y soit resté plus de dix ans, lui qui bougeait tout le temps. Je le vois très bien allongé sur un tapis, les yeux mi-clos, souriant, khaté, convaincu de son juste choix d’être là, sans aucune envie d’être ailleurs. Anouar nous explique que les hyènes de Harar sont également une preuve indéniable du caractère magique du territoire. Car partout ailleurs dans le monde, les hyènes n’approchent pas les gens, et inversement. Comment expliquer qu’ici elles sont en paix avec les humains ? La prise de khat, affalés sur des tapis dans la pénombre d’une maison Harari, rend cette dernière théorie plus que plausible à mes yeux. Nous-même, nous nous sentons naturellement bien à Harar. Et nous n’avons aucune envie de quitter cette ville, qui nous met en joie.

 

Nous savourons chaque instant passé à respirer cette magie. Nous entrons petit à petit, sans même nous en rendre compte, dans le présent atemporel de la ville. Sans passé, sans futur, il me semble que je respire pour la première fois l’essence du temps : être ici et maintenant, comme dans l’éternité, sans se soucier de savoir pourquoi, comment, jusque quand. Juste être là, dans une infinie béatitude, et sourire à la vie, sourire à cette ville qui nous prend dans ses bras, et se laisser embrasser le coeur par le Djinn malicieux qui veille sur les lieux. Ce moment finit de me persuader que les genius loci existent bel et bien. 

 

 

 

Un peu plus tard, Anouar m’explique que dans une même journée, il y a plusieurs vagues d’énergie à Harar. Le matin, jusque 11h, les gens sont très détendus et sympathiques. Ils sont friendly. De 11h à 14h, ils commencent à être speeds, agités, ils parlent fort, ont des gestes imprécis et exagérés. De 14h jusqu’au soir, ils sont apathiques, indifférents, détachés, avachis. Cela est dû au khat, dont une grande partie de la population est dépendante. Harar est un centre de production du khat (encore une preuve de son magnétisme) où se négocient des millions de birrs et des tonnes de feuilles de khat sont vendues et achetées ici chaque jour. Les humeurs collectives évoluent au gré de l’effet de la plante qui monte et redescend dans le sang. La ville est au diapason de cette substance naturelle sur-puissante, qui peut se révéler être aussi un fléau, à l’échelle du pays.

 

Abdul fume cigarette sur cigarette et m’en offre une à chaque fois qu’il en allume une nouvelle. Il devient de plus en plus taiseux, enfoncé dans l’effet du khat. Sa cousine se maquille devant nous. Lentement et délicatement, elle étale une huile sur ses pieds, ses mains et son visage. Elle passe du khôl, sorte de crayon très noir, sur la ligne de ses yeux. A chaque fois qu’elle termine un geste, elle nous regarde du coin de l’œil, comme pour vérifier que nous la contemplons. J'ai beaucoup de plaisir à la regarder se préparer. Elle brosse lentement ses sourcils, pour les relever au-dessus de la paupière. Chacun de ses gestes est posé, calculé, mille fois répété. Puis, par un mouvement ample, elle enfile un voile intégral qui lui couvre quasiment tout le visage qu’elle vient de maquiller. On ne voit alors plus que ses yeux. Elle sort de la maison. Je comprends pourquoi elle a insisté sur les sourcils. Et je finis pas saisir enfin en quoi l'empêchement, la dissimulation, le voilage du corps, rend encore plus désirables les femmes d'ici. 

 

 

Hyènes de Harar

 

 

 

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