Journal d'Ethiopie

12h – Au Family Hotel

 

Le Family Hotel est un bar sympathique à ciel ouvert, dans la nouvelle ville d’Harar, où il est possible de manger, boire une bière, un coca, un café et se poser à l’ombre d’un parasol, la musique toujours à fond. Après avoir mangé du tipps, un plat à base de viandes épicées posé sur de l’injera (une crêpe qui sert aussi de couverts car il n’y a pas fourchette ni de couteau), nous prenons un café, écrasés de soleil à pic et de chaleur. La digestion, par ces hautes températures, nous entraîne dans une légère léthargie, quand soudain, du bout du chemin qui mène à notre paillote, déboule un taureau complètement enragé, qui cabre et tourne sur lui-même en furie. Des hommes surgissent de toutes parts et courent derrière lui comme des dératés, pour essayer d’attraper le bout de corde qui traine derrière. A quelques mètres seulement de notre table, le taureau est rattrapé et maîtrisé. Son irruption n’a duré que quelques secondes, mais aurait pu se révéler dévastatrice. A grands coups de bâton et de coups de pied, la pauvre bête rejoint péniblement le troupeau, défilant au bout du chemin, sur l’avenue principale, bondée aussi de voitures et de passants.

 

L’hallucination nous guette ici à chaque instant. Il n’est jamais possible de baisser la garde et penser qu’on s’habitue à ce décalage est une erreur : il y a toujours un événement inattendu qui surgit de nulle part. Il faut accueillir le présent tel qu’il s’offre à nous et s’attendre à toutes les éventualités, même les plus inimaginables, les plus imprévisibles. J’aime ces effets de surprise permanents. Ils donnent à la vie, au quotidien beaucoup de relief, d’ampleur, même si c’est très fatiguant, et parfois, il faut bien l'avouer, un tantinet dangereux.

 

15h – A l’Office du Tourisme de Harar

 

Dans l’après midi, nous retrouvons Habtamu dans les bureaux de l’Office du Tourisme de Harar, où il travaille. Il nous présente sa chef de service qui semble n’avoir absolument rien à foutre de nous. Un peu plus tard, nous apprendrons qu’il s’agit de la femme du gouverneur de Harar, et qu’elle est là uniquement parce que son mari l’a décidé.

 

Nous devons jouer le lendemain dans le Centre Culturel Harari et rassembler du matériel technique : une table, des planches, un système audio. Ca me fait du bien de « faire » enfin quelque chose. Je ne supporte pas de jouer les touristes voyeurs très longtemps. L’accélération soudaine du but à atteindre justifie finalement notre présence ici. Il nous faut expliquer ce dont nous avons besoin à Habtamu en anglais. Il traduit ensuite en amharique à ses collègues, et nous retraduit en anglais les réponses. L’adaptation aux possibilités locales est absolument nécessaire et juste. Même si les temps de traduction sont pénibles, nous réunissions tout ce qu’il nous faut, et nous trouvons des solutions, des compromis. Au niveau audio, nous aurons une table de mixage de plus de 40 entrées, une vraie table de concert live, alors que nous n’avons besoin que d’une seule entrée. C’est un matériel de luxe pour ce que nous avons à diffuser... Mais l’employé qui gère le stock entassé dans une petite cabane au fond d’un jardin, désire ardemment nous donner le mieux de ce qu’il a à sa disposition. Aussi veut-il ajouter deux micros HF et deux autres micros avec 200m de câble chacun, au cas où. Au début je lui dis que ce n’est vraiment pas nécessaire, mais je vois, pendant qu’Habtamu lui traduit, qu’il est déçu. Je finis par lui dire d’amener tout ce qu’il veut, et que nous ferons au mieux sur la scène du Centre Culturel. 

 

20h – Au Fresh Touch

 

Le soir nous retrouvons Abdul et Anouar pour un verre au Fresh Touch, un restaurant pour blancs dans la ville nouvelle. Nous les invitons à manger. Ils ne boivent pas d’alcool, en respect de l’Islam. Partager la table avec eux, alors même que nous buvons de la bière, est une avancée. La veille, ils n’avaient pas souhaité le faire. Abdul est préoccupé par le fait de ne pas réussir à joindre sa femme, qui se trouve en Egypte. Je lui propose de l’aider, via mon téléphone. Je réussis, avec un tout petit débit de wifi, à ajouter sa femme en amie sur facebook et à me connecter avec elle sur messenger. Nous commençons à échanger quelques messages en anglais, que je lis à Abdul. La connexion n’est pas assez puissante pour pouvoir l’appeler. Il est juste possible de lui écrire des messages et de lire les siens en réponse. Ca le rassure. Ca le ragaillardit. Je peux mesurer à quel point il est heureux d’avoir des nouvelles de sa femme. Je lui donne mon téléphone en main et lui dis d’échanger des messages directement avec elle. Je vois qu’il est soudain embarrassé. Il me rend le téléphone et m’avoue alors à demi mot qu’il ne sait ni lire ni écrire. Pourtant il parle anglais et français couramment. Je m’étonne. Il me dit qu’il ne connaît que l’alphabet amharique, et que toutes les autres langues, ils les a apprises à l’oreille, au contact des quelques touristes qui passent à Harar. Ca m’ébranle de savoir qu’une personne si intelligente n’a pas eu accès à l’écrit. En même temps, il sait se débrouiller à l’oral mieux que quiconque. C’est de la haute voltige linguistique. Ce soir là, je sers donc d’intermédiaire, pour Abdul et sa femme, en anglais, entre l’Ethiopie et l’Egypte, et je participe, malgré moi, à la conversation intime d’un couple en manque d’amour.

 

A la fin de la soirée, nous saluons Anouar et Abdul, qui nous disent que nous ne sommes pas comme les autres touristes. Est-ce qu’ils disent cela à chaque touriste qu’ils rencontrent ? Je ne sais pas. Mais ce compliment m’a flattée et rendu heureuse. Nous ne sommes pas venus avec un tourbus, en effet, faire une excursion, pisser et chier dans les toilettes d’une maison traditionnelle que nous rechignons à visiter. Nous sommes venus vivre une semaine à Harar, avec Khadija, Habtamu, Anouar, Abdul… pour jouer notre spectacle et comprendre mieux Arthur Rimbaud, l’Afrique et la vie.

 

Nous partons nous coucher tôt, car nous jouons le lendemain matin. Pauline et Nesrine doivent nous rejoindre à Harar avec une voiture de l’Ambassade et nous ramener à Dire Daoua dans la journée. De retour à la Maison Rowda, nous faisons la rencontre surprise de Lindsay, une jeune étudiante américaine, qui vient d’arriver et a pris la dernière chambre de la maison. Elle étudie l’anthropologie, et va rester à Harar 16 mois pour faire des recherches plus précises sur la genèse de l’Islam. Elle parle parfaitement français. Même si sa manière de parler anglais du nez, typique des américains, m’agace fortement, force est de constater que cette femme blonde, souriante, tatouée sur les avant-bras, est un sacré numéro. Elle échange avec Khadija en amharique, car cela fait déjà un an qu’elle se trouve dans le pays. Nous l’invitons à voir notre spectacle le lendemain, et il faut bien l’avouer, elle tombe à pic pour nous aider à traduire certains passages de notre texte en anglais.

 

Magie Harari ! 

 

 

 

Vendredi 20 octobre

 

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