Journal d'Ethiopie

Jeudi 19 octobre 2017 – 10h30, à la Maison Rowda

 

 

Pendant qu’Alan prend sa douche d’eau froide, je fume une cigarette, à l’ombre d’un arbre central qui rafraichit la cour de la maison. Khadija va et vient, elle lave à grandes eaux le sol. Je la trouve cruellement belle. Je n’arrive pas à la regarder sans me faire cette réflexion obsédante. Je fais tout pour que mon regard ne soit pas insistant sur elle. J’écris mes réflexions dans mon carnet.

 

Soudain débarque un groupe de touristes espagnols, venus visiter la maison, car c’est une des plus belles de la vieille ville. Les touristes me dévisagent, ils semblent surpris, peut-être déconcertés, de tomber ici sur une blanche habillée comme eux. Ils considèrent à peine Khadija qui frotte le sol de la cour. Ils refusent d’entrer dans la pièce principale, car ils ne souhaitent pas se déchausser. Ils ont tort, vu les efforts de Khadija, ce lieu est l’un des plus propres où il m’ait été donné de m’asseoir, et je n’ai aucun problème à y manger par terre, avec mes doigts chaque matin ! Leur regard se fait méprisant, dédaigneux. Des femmes demandent tout de même pour aller aux toilettes. Elles ont peur de se déchausser, rechignent à comprendre et voir la beauté de cette maison et de cette femme, mais n’ont pas de problème à pisser ou à chier dans ses toilettes. Je reconnais bien là la laideur de ma race. J’ai honte pour eux, pour nous. A cet instant, je me sens totalement étrangère à eux. Je suis du même sang que Khadija !

 

Tandis que les espagnoles pissent dans les toilettes de Khadija, je lui demande comment elle va, si elle ne veut pas faire une pause. Elle me répond avec un sourire doux, que tout va bien, qu’elle est heureuse : « Hamdoulla ! ». Elle a vu mon indignation, car le regard froid que je jette désormais sur les espagnoles en dit long. Khadija me demande si Alan est mon frère ou mon mari. Je lui dis qu’il n’est ni l’un ni l’autre, il est mon collègue et mon ami. Elle me demande si je suis mariée, je lui répond que non. Elle s’en étonne et me dit : « Pourquoi ça ? » Je lui réponds que je n’ai pas encore trouvé la bonne personne. Que peut-être je la trouverai en Ethiopie… Je lui souris, elle aussi : « Ca ne te dérangerait pas de te marier ici ? ». Je lui dis que si c’est une bonne personne, non ça ne me dérangerait pas. Je lui demande si elle est mariée. Elle fronce les sourcils et me dit que non. Je vois que cette question l’embarrasse. Si elle savait que c’est elle que j’aimerais épouser, en vérité !

 

Midi – Toutes nos tentatives de trouver du wifi à Harar se soldent par un échec. La connexion se fait mais pas l’échange de données. On dirait qu’il y a un mec épuisé dans le désert, obligé de pédaler pour produire un tout petit filon de wifi. Mais que ça ne suffit pas pour alimenter toutes les données, photos, vidéos, animations, textes, dont nous avons besoin, nous petits européens addicts de facebook et autres applis. Le téléphone que l’Ambassade nous a prêté n’a plus de crédit. Nous ne pouvons plus appeler, ni envoyer de message. Je ne sais pas comment le recharger. Je constate, plusieurs fois par jour, mon obsession à communiquer via les téléphones et le wifi. C’est un paramètre européen que je découvre très ancré en moi. Je n’avais pas idée que ça pouvait me polluer autant. Que l’impossibilité de communiquer me provoquerait un tel manque. A chaque fois que ça ne marche pas, je suis en colère, alors même que je sais que c’est absurde.

 

Nous avons marché sous le soleil de midi et longé toute la muraille qui encercle la ville. Les paysages que nous y avons découverts sont sublimes. Il y a quelque chose de mystique presque, à imaginer que Rimbaud, lui aussi, s’est promené ici et a contemplé ces panoramas sur les montagnes environnantes. La route qui jouxte la muraille est pavée à l’ancienne. La campagne autour est verte, luxuriante. Il se peut que ça n’ait pas beaucoup changé depuis l’époque de Rimbaud. A plusieurs reprises, nous croisons des gens qui nous regardent curieusement. Ils se demandent ce que nous faisons là, sans guide, tous seuls, au milieu de ces chemins de terre. On peut voir qu’il se préoccupent, qu’ils s’inquiètent pour nous. « Where is your guide? » Visiblement peu de blancs s’aventurent sans guide. Il ne nous est rien arrivé, à part de voir des paysages à couper le souffle, et de rencontrer un chameau en laisse, un petit berger avec des bœufs à bosse, et des enfants sortant de l’école qui nous ont tiré la langue. 

 

 

Jeudi 19 octobre - suite

 

 

 

 

 

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