Journal d'Ethiopie

20h30, quelque part à la sortie d’Harar

 

La nuit africaine est sombre. Les gens se fondent dans l’obscurité et ses dangers. Une sorte de malaise s’installe en moi. C’est la nuit, en marchant dans les rues, qu’on m'interpelle le plus. Il y a quelque chose de flippant à déambuler quand des gens invisibles, depuis la pénombre, vous appellent, vous haranguent, vous alpaguent. La plupart des rues sont plongées dans une obscurité dense, inquiétante. On peut trébucher, tomber, on peut rencontrer un énervé qui n’a pas eu sa dose de khat. Les jeunes hommes sont survoltés. La présence d’Alan et de mes guides me rassure. Je ne fais pas la maline. J’avance, vacillant dans mes sandales, les bras croisés sur mon sac, les yeux baissés sur le sol que je distingue à peine. Je ne m’attarde sur rien ni personne. Je ne réponds à aucune sollicitation. Ici comme à Addis, la nuit est un autre monde.

 

Abdul et Anouar nous font monter dans un touk-touk, direction la sortie de la ville, pour aller voir les hyènes. Je ressens toujours les effets du khat, un mélange paradoxal de calme et d’angoisse. Pendant une demi-heure, nous roulons dans une obscurité totale, sur une piste de sable pleine de crevasses, à peine éclairée par les phares chancelants du scooter. Nous n’avons aucune idée d’où nous nous trouvons. Au cours du trajet, je pense que si Anouar et Abdul nous dépouillent et nous abandonnent ici, en pleine nuit, nous sommes morts. J’ai la sensation qu’il faut nous en remettre à eux, que nous connaissons à peine, pour notre survie. J’ai confiance, même si le khat me fait psychoter.

 

Nous arrivons à destination. Plongés dans la nuit noire, nous descendons du touk-touk qui éclaire à peine un cercle de terre autour de nous. Des points lumineux apparaissent et disparaissent, à chaque fois que le touk-touk accélère et que les lumières des phares se ravivent un peu. Ce sont les yeux des hyènes qui reflètent la lumière et brillent dans le néant. Il y a en a tout autour de nous, facilement une trentaine. Nous voilà encerclés de bêtes sauvages, au milieu de nulle part. Ca me réveille.

 

 

Au centre de la meute de hyènes, Abdul pousse Alan à aller s’asseoir à côté d’un homme qui les nourrit. Rapidement l’homme enfile un morceau de viande au bout d’un bâton et les hyènes s’approchent de lui. Il suspend le bâton au-dessus de la tête d’Alan pour que les hyènes s’appuient sur ses épaules avant d’attraper le morceau de viande. Anouar traduit ce que dit l’homme en dialecte Harari : « Ne regarde pas les hyènes dans les yeux, regarde-nous, baisse la tête… » Je mitraille de photos comme je peux dans la nuit noire. A chaque flash, les corps mouchetés d’une dizaine de hyènes apparaissent, puis disparaissent dans l’obscurité. Aussi vite qu’il faut pour le dire, Abdul me pousse à mon tour vers elles.

 

Je vais m’asseoir sans transition à côté de l’homme qui les nourrit. Une pensée m’assaille, que je n’avais pas anticipée, et me met en panique: l’idée que les bêtes puissent sentir que j’ai mes règles, la peur soudaine que l’odeur du sang qui s’écoule de moi les excite et les rende mauvaises. En une fraction de seconde, je pense à comment expliquer cela à cet homme dont je ne parle pas la langue, je me demande si c’est important, vital de le lui dire, ou pas. Mais trop tard, je me retrouve sans même m’en rendre compte, assise à côté de lui, avec le bâton dans la bouche, nez à nez avec une hyène qui vient attraper un bout de viande à quelque centimètres de mon visage. Pétrifiée de peur au milieu de ces bêtes étranges qui articulent des plaintes et des chants du fond de leur poitrail puissant, et se dandinent sur leur quatre pattes en hésitant à s’approcher, je m’en remets une fois de plus à un homme que je ne connais absolument pas, espérant que les hyènes lui soient loyales. Pendant quelques secondes, cet inconnu devient mon meilleur ami, mon allié pour la vie, mon frère ! Heureusement, tout se passe bien. Les bêtes jouent le jeu de l’attraction touristique. Sensation garantie ! Mais surtout, elles dégagent une sorte de curiosité envers nous, qui n’est pas agressive. Dans ce jeu de cache-cache avec la lumière, leurs corps semblent exprimer un doute sur comment communiquer avec nous, comme si elles réfléchissaient à la manière de s’approcher de nous sans nous faire de mal. Je n’oublierai jamais leur rire étonnant. 

 

 

 

Encore une fois, il nous a fallu donner à un inconnu total une confiance absolue. Un simple mauvais geste aurait pu suffire pour que ces carnivores nous déchiquètent le visage, par leur puissance de mâchoire qui dépasse celle des lions, par la force de leur cou qui équivaut à la force de sept chevaux. Le nez dans la fourrure d’une hyène, j’ai senti les poils et l’odeur de la bête sauvage. Dans la nuit profonde, j’ai vu des dizaines de paires d’yeux briller, par intermittence. C’était comme des étoiles dans le cosmos d'un univers inconnu. Pendant que la meute se disputait des restes d’un chameau mort, nous sommes remontés dans le toutk-touk et avons rejoint la ville.

 

D’autres étoiles scintillent dans la nuit noire, ce sont les innombrables petites lampes à led des femmes qui, de nuit, vendent encore leurs quelques fruits et légumes. Sur la place du marché, la vente est aussi nocturne, toujours à même le sol, éclairée par des petites lampes individuelles. Y circuler est une ultime expérience de choc, d’hallucination, avant de tomber dans « le grand sommeil africain », et de sombrer dans une nuit de cauchemars, sûrement dûs à la prise de khat.

 

 

 

Jeudi 19 octobre - matin

 

 

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