Où sont les artistes ?

 

Où sont les artistes ? Je ne parle pas des artistes people, mainstream, qui vivent de la bêtise des gens et du divertissement. Je parle de tous ceux qui créent par passion, par intime conviction, et qui gravitent dans les petits festivals, les théâtres de province, les assos de quartier. Je parle de ceux qui, bon an mal an, vivotent avec des petites compagnies, ils sont metteurs en scène, comédiens, régisseurs, scénographes, marionnettistes, saltimbanques, souvent tout à la fois. Ce sont généralement des fortes têtes, des bricoleurs du quotidien, mécontents du système... Où sont ces artistes-là, si prompts à se mettre en grève dès qu'on touche à leur statut d'intermittent ? Où sont ceux avec qui je partage les coulisses, les loges, les repas quand je vais en tournée ? Où sont ceux qui trainent dans les ateliers, les lieux alternatifs, les coins branchés où l'on échange à prix libre ? Ils sont invisibles dans cette révolte. Leur voix ne résonnent pas dans les échos et les rumeurs. Est-il possible qu'ils y soient indifférents ?

 

Certains relaient timidement sur les réseaux sociaux. Mais pas clairement. On dirait qu'ils ont honte de se mélanger au mouvement, qu'ils ne souhaitent pas y être associés. Pourquoi? Parce qu'on leur a dit que certains votent Le Pen... Bououou, c'est pas bien. Vaut mieux pas trop se mouiller à cette drôle de populasse, on ne sait jamais...pfffff ils me déçoivent, mais j'ai quand même confiance en eux, en leur rébellion intérieure, qui finira bien un jour ou l'autre par s'exprimer. J'ai quand même confiance, mais il est possible que je me trompe misérablement. Il est possible que ces personnes soient de vrais traitres. J'attends d'être démentie, dans un sens ou dans l'autre. 

 

Et les directeurs de lieux culturels? Parlons-en, tiens, de ces indéboulonnables programmateurs de spectacles, experts de la création, fins connaisseurs des artistes, des réseaux de diffusion, des contraintes de production, et surtout habiles séducteurs de politiques, beaux parleurs des bureaux, copains des chefs de service, animateurs infatigables des salles de réunion, jamais très loin des lieux et des gens de pouvoir. Ceux-là, on peut être surs de leur positionnement: ils ne risqueront jamais de perdre leurs bonnes places. 

 

Ces planqués aux ventres bedonnants, aux barbes grises, petites lunettes et crânes luisants, auréolés de leur expérience du siècle dernier sont peut-être les pires artisans du mépris de classe. Eux qui la ramènent généralement sur tout et récupèrent chaque initiative à leur propre compte, voilà qu'ils ferment consciencieusement leur clapet depuis novembre. Pas un mot concernant les manifs, les blessés, les revendications... Ils se montrent enfin dans leur triste vérité. Des suppôts du pouvoir. Des bons petits soldats. Des flatteurs, des partisans, des putes oui, mais culturelles, ça fait plus chic. 

 

Eux qui disent si fort qu'il créent du lien social, qu'ils diffusent les oeuvres de l'esprit et de l'intelligence, qu'ils propagent le savoir aux empêchés, aux non-publics, qu'ils ont une légitimité à être à leurs postes et à faire la pluie et le beau temps des saisons culturelles, où sont-ils ? Que font-ils pour ces gens qui payent des impôts, sûrement trop pour leurs petits moyens, et qui ne bénéficient en aucune manière de la politique de relation publique mise en place par les scènes nationales, les lieux culturels institutionnalisés, ces lieux publics de l'échange humain par excellence, de la connaissance, la rencontre où devraient pouvoir s'exprimer les gens? Les mêmes qui soupirent d'indignation, dans des complaintes sans fin sur les coupes budgétaires, qui se déclarent ultra-sensibles, absolument solidaires, mais en congés toute la semaine prochaine, qui font leurs courses dans les biocoop, et se font rembourser le resto de leurs déjeuners "pros" à Paris. Où sont-ils tous ceux-là, qui démolissent un dossier de demandes d'aumônes en commission, parce que leur grande expertise n'a pas été convaincue par les chaussures de l'actrice lors du dernier spectacle... et qui anéantissent, selon leur humeur du jour et leurs problèmes de transit, une année de travail et d'espoirs en quelques mots... Ces directeurs salariés, qui augmentent leur salaire dans les six derniers mois du contrat pour un meilleur taux retraite et ensuite continuent de nous empoisonner par leurs conseils bénévoles de grands sages. Mais où se cachent-ils ? Peut-être sous leur bureau ou derrière les rideaux du plateau, qui coutent des millions chaque année ? Ils sont sûrement très occupés, à endormir de leurs interminables digressions les deux participants à leur table ronde sur les écritures contemporaines de l'émergence !

 

Je ne les vois pas dans les cortèges, ils ne s'expriment pas, ne se montrent pas, n'ouvrent pas leurs équipements publics surchauffés aux gens qui se les pèlent sur les ronds-points. Eux qui se légitiment par leur soi-disant capacité à mobiliser les publics et les acteurs locaux, qui peuvent vous tenir un discours creux d'une heure sur la nécessité de la médiation culturelle, et qui s'enorgueillissent de faire des choix de programmation "courageux". Programmer un spectacle, le cul dans un fauteuil, en décrochant son téléphone, c'est sûr qu'il en faut du courage... de la bravoure tant qu'on y est ! Je ne les vois pas s'indigner sur les réseaux sociaux, où ils continuent de promouvoir leurs actualités de spectacles et de rencontres pros comme si de rien était. 

 

 

Les questions de justice sociale, de redistribution de l'argent public, les demandes de participation citoyenne, de démocratie, de renouveau des institutions, devraient les intéresser au plus haut point, car ils bouffent à eux seuls des budgets publics astronomiques pour fabriquer du vent. Les lieux publics qu'ils gèrent nous appartiennent à tous... A eux qui les ont privatisés pour leurs valeurs bourgeoises, autant qu'à nous qui les finançons sans plus y avoir le moindre accès.

 

De mon point de vue d'artiste ouvrière sans lieu, sans subvention, sans soutien de ces gens dont c'est pourtant la mission, c'est l'aveu d'un échec. Leur absence des débats politiques actuels est la preuve flagrante du naufrage de l'art subventionné. Et il faut le dire aux gilets jaunes: la culture vous vole vos ressources, vous trompe, vous exclut, vous spolie. Elle compte parmi tous les scandales à dénoncer dans la redistribution de l'argent public. 

 

 

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