Etymologico-subliminal

 

Pourquoi le gilet jaune est un Polichinelle du 21ème siècle ? 

Dans le théâtre de marionnette à gaines traditionnelle, le héros est Pulcinella (Polichinelle), qui signifie: petit poussin. Né dans le sud de l'Italie au Moyen-Âge, ce personnage rebelle se moque des puissants. Il se joue du juge qui le condamne, exécute le bourreau qui veut le pendre, et triomphe même de la mort. Il n'a que faire des conventions, des obligations. Il vit au jour le jour, et déteste travailler (faticare en napolitain !). Il fait la nique au prêtre comme au diable, et chaque épisode de sa vie de bohème est un affront, une provocation à l'autorité et aux conventions. La figure de Polichinelle s'est répandue à travers toute l'Europe grâce aux saltimbanques et aux artistes forains: Punch en Angleterre, Kasper en Allemagne. En Frane, il prend le nom de Guignol. C'est au 18ème siècle, dans les faubourgs lyonnais, qu'il naît. Guignol fut inventé par un canut, ouvrier tisserand payé à la tâche, alors en grève contre les riches commanditaires qui payaient les ouvriers une misère et les exploitaient sans vergogne. Lui et son ami Gnafron se castagnent avec le gendarme, largement ridiculisé, qui essaie de les mater à coups de bâton, pour le plus grand plaisir des enfants. Le bâton d'antan, c'est la matraque d'aujourd'hui. Le petit poussin de Naples semble renaître encore et encore. Il n'a plus la couleur fade de sa coquille d'oeuf. Au 21ème siècle, le rebelle est jaune fluo et il se fait frapper par des CRS. Au regard de l'histoire, on peut espérer que les enfants de demain en riront gaiement, et que le drame se changera en farce. 

 

Pourquoi s'attaquer à l'Arc de Triomphe ? 

Du grec arkhê, "origine", "principe", "pouvoir", "commandement", l'arc de triomphe, au sens littéral du terme signifie "le triomphe du pouvoir". S'attaquer à l'Arc de Triomphe, donc, c'est s'attaquer au triomphe du pouvoir, au triomphe des principes, au symbole du commandement. 

 

Pourquoi vouloir à tous prix défiler sur les Champs Elysées ? 

Dans la mythologie grecque et romaine, les champs élysées c'est, aux Enfers, le paradis des âmes vertueuses, c'est l'éternel printemps au milieu du chaos. Il est gardé par les Furies. Prendre les champs élysées, c'est donc entrer au paradis des âmes vertueuses, c'est vouloir sa part de printemps à soi. Mais les Furies en casques noirs et carapace blindée en font un Enfer ! L'enjeu prend toute sa mesure dans le palais de l'Elysée, où réside le président, le roi républicain, l'incarnation même de la démocratie. C'est là, au final, qu'il veut entrer, le peuple. Entrer dans le palais, son palais de droit mais pas de fait, et s'emparer de ce palais paradisiaque du pouvoir élu au suffrage universel, qui lui est fermé et interdit. Des champs au palais: c'est le sens de la révolte, qui confond encore peut-être son enfer et son paradis. 

 

Pourquoi occuper des ronds-points ? 

Un rond-point ou carrefour giratoire, c'est une place circulaire où se croisent plusieurs voix de dégagement. La fluidité de mouvement permet d'écouler plus vite le flux de véhicules. Le plus grand rond-point de France, c'est la Place de l'Etoile, à Paris. Bloquer un rond-point, c'est donc, de manière subliminale, bloquer la fluidité de l'écoulement des véhicules, donc perturber le libre mouvement des êtres et des biens. Mais le rond-point, c'est aussi un système solaire: au milieu la place, tout autour les voitures qui gravitent, le gasoil qui brûle, les échappements qui fument, le problème qui tourne en rond autour de la solution. Les manifestants sont au centre du sujet de leur lutte. Le rond-point, c'est la place qui n'existe plus, le petit café qui a fermé, le marché qui a disparu pour assigner l'individu à une solitude forcée, le couper du corps social. Le rond-point, c'est, symboliquement, la sociabilité disparue des villages, des provinces, comme des grandes villes. Faire de ce non-lieu de transit, de cette zone de passage, un lieu habité, animé de relations sociales, de questions politiques, sociétales, collectives, c'est admettre que ce manque là, ce manque de liens, n'est plus viable. Le son du mot lui-même émet du sens: le rond-point, c'est le poing levé des manifestants, le point de bascule, le point de rupture, là où l'on tourne en rond, à la recherche d'une voie de dégagement, d'une sortie vers une autre direction. Point. A la ligne. 

 

Acte 1, acte 2, acte 3, acte 4, acte 5 et bientôt acte 6

Chaque samedi est le dénouement d'un nouvel acte, l'aboutissement d'une semaine de lutte, qui porte son lot de révélations, de rebondissements et de coups de théâtre. On assiste donc bel et bien à un drame, au sens grec et original du terme. Un drame, où des personnages aux rôles identifiés (les politiques connus de la scène médiatique: ministres, premier ministre, députés de la majorité ou de l'opposition) sont aux prises avec le choeur, une masse indistincte de gilets jaunes fluos, d'où émergent puis disparaissent tour à tour des héros anonymes (les lanceurs du mouvement, des portes-paroles auto-proclamés, des apparitions médiatiques). Ce choeur, peuple ou foule, monstre à plusieurs têtes, s'attaque à un personnage central (le président), en réclamant à l'unisson sa démission, tandis que les politiques, aidés de leur police, prennent sa défense pour les uns, l'acculent pour les autres, dans une visée toujours politico-politicienne au service de leurs partis.

 

Dans ce drame sociétal inédit, l'affrontement est clair, les rôles bien répartis et les forces en présence costumées (gilets jaunes, uniformes noirs, costumes bleus). La démission de Macron représente la mort, l'enjeu dramatique ultime. Sa parole se fait événement exceptionnel. Sa présence devient fantomatique. Ses actes psychodramatiques lorsqu'il lâche :"S'il y a de la haine, c'est qu'il y a une demande d'amour." S'il n'en meurt pas, il passera quand-même de l'autre côté. Il sortira de cette histoire-là au mieux à l'état de mort-vivant. S'il n'est pas haï, il restera mal-aimé. 

 

La violence hebdomadaire qui éclate chaque samedi rythme la pièce, créant un rendez-vous attendu, un suspense répétitif et opérant, prompt à déclencher la catharsis du public. L'espace scénique est l'espace public, le décor c'est la rue. L'action, c'est l'affrontement entre forces de l'ordre et manifestants. La mise en scène est bicéphale: en tension permanente entre un écran de télévision (les médias audiovisuels traditionnels où les tenants du pouvoir sélectionnent montent et scénarisent de concert le réel) et un écran d'ordinateur (le réseau social facebook, où chaque individu fabrique et/ou relaie une élaboration sur le vif, éclatée et sans filtre du réel). Chaque vision proposée (uniforme ou morcelée), d'un côté comme de l'autre, est à différents degrés d'aveu, forcément partisane d'un des deux camps. Chaque spectateur construit sa vision du drame en cours, écartelé entre ces deux pôles. C'est un spectacle sans entracte, où se joue le destin de chacun. Quel sera le dénouement ? 

 

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