RONDS POINGS

 

 

Ca a commencé le 7 novembre, juste en bas de chez moi, deux bonnes semaines avant la première manifestation d'ampleur du 17 novembre 2018. Ce jour-là, j'ai été contrôlée quatre fois par les deux mêmes flics, en traversant la Place Ducale comme je le fais presque chaque jour, pour aller faire mes courses à la supérette du coin. A chaque angle de rue, depuis les quais de la Meuse jusqu'à Mézières, étaient positionnés des CRS casqués, des policiers en armes. Tout le quartier était bouclé, en alerte maximale. Plus aucune voiture, depuis la veille au soir, n'avait le droit de circuler. La ville était en état de siège, pour la visite du Président de la République qui faisait étape chez nous, à Charleville, pour son "itinérance mémorielle". 

 

Dans le terme choisi, toute la mesure du dispositif était affichée: en grandes pompes, le chef de l'Etat s'était fabriqué un parcours de la mémoire chez les gueules cassées des régions de l'Est et du Nord. Il y passerait une semaine, sautant d'une campagne désindustrialisée à l'autre, trimballant son teint d'UV sous le ciel gris de cette France désertique et famélique. En ce mois de novembre, il se souvenait de ces villes qui avaient jadis été éventrées par la grande guerre, avant d'être saccagée par la deuxième vingt ans plus tard, et dans le même temps, il faisait mine de se rappeler qu'elles existent encore aujourd'hui, ces villes que son ruissellement a oubliées, que les promesses de la mondialisation n'ont pas atteintes, et qui ont massivement voté pour Marine le Pen au lieu de voter pour lui, malgré les leçons de morale des médias. Voilà qu'il leur offrait soudain, dans un élan de grâce présidentielle, une courte existence médiatique, une éphémère justification historique: le devoir de mémoire. 

 

Le représentant de l'Etat-providence, le messie national, impeccable des pieds à la tête dans son costume ajusté, débarque ce jour là dans les faubourgs de son royaume, les mains dans les poches, sans une annonce, sans un miracle à distribuer, même pas en rêve, même pas une miette de promesse, qui ne serait pas tenue. Rien. Il vient, accompagné de ces ministres et se belle-gueule, et ça suffit à constater qu'il n'y a décidément plus rien pour nous à espérer de ces gens là. Il ne viennent même plus nous faire croire qu'ils peuvent encore nous sauver. Désormais, c'est clair, ils viennent ici uniquement pour se montrer proches du petit peuple, se servent allègrement de nos malheurs pour se faire valoir, pour lustrer leur gloire. Point barre. 

 

Quand Sarkozy était venu en 2007, il avait au moins dans sa manche un petit plan de relance, quelques millions d'euros à saupoudrer ici et là, afin de masquer temporairement les traces déjà bien visibles de la crise, et de faire taire les plus hargneux qui s'en plaignaient. Lui, rien. Juste des sourires et des mots creux, comme s'il s'adressait à des demeurés qui se contenteraient d'un petit signe de la main de sa majesté, comme si sa seule présence de prestige suffisait à nous combler. Des demeurés, assignés à s'appauvrir et à l'accepter, sans intérêt pour sa clique de winners, pour tous ces premiers de cordée installés au sommet. Il vient se montrer à "des gens qui ne sont rien", comme il dit, qui ne peuvent pas rentrer dans son modèle start-up nation du futur, et qui ne connaissent rien au business, à l'économie globalisée, aux marchés, au nouveau monde, à la vraie vie. 

 

La paupérisation à laquelle j'ai assisté à Charleville, ma ville de naissance, ces dix dernières années, n'a pas d'équivalent, sauf peut-être pour sa petite voisine, Sedan, qui a encore plus morflé. Malgré son passé de place forte, de passage stratégique, de zone frontalière, son histoire de territoire disputé, bataillé, ma ville ne trouve plus sa place dans le siècle actuel, elle agonise au beau milieu d'une sombre forêt, de pâturages à perte de vue, d'un vide existentiel, repoussé aux portes des bassins de vie urbains.

 

Ce n'est pas par hasard s'il vient ici, notre beau président flambant neuf. Dans son bureau tout doré de l'Elysée, un soir, il a dû regarder une carte avec deux ou trois de ses ministres fraichement exemptés d'ISF et, en se marrant ils ont dû se dire: "Quelle est la ville la plus pourrie, la plus misérable qu'on pourrait visiter, pour donner l'illusion aux pauvres demeurés de province qu'on pense à eux malgré tout ce qu'on s'acharne à ne pas faire pour eux...? Une ville qui se contenterait de nous voir passer un jour, de nous serrer une paluche pour voter pour nous aux Européennes? Ah, tiens Charleville-Mézières ! Ca sonne bien ça, ça rime avec misère... C'est triste, c'est moche, c'est un trou bien paumé, rempli de pauvres au minima social. C'est parfait pour lancer de la poudre de perlinpimpin éblouissante, de celle qu'on n'y voit rien ! Et les gens de là-bas sont tellement cons qu'en plus, ils applaudiront, ils seront contents qu'on parle d'eux ! Banco pour Charleville-Misère !"

 

En quinze ans, quinze mille personnes ont quitté la ville, c'est un tiers des habitants. Un commerce sur deux a mis la clé sous la porte. Des collèges ont fermé, des chirurgiens sont partis, sans parler des usines qui ont laissé sur place des friches délabrées, des paysages défigurés, et des ouvriers désoeuvrés, à qui on a tout piqué, les machines, les indemnités et la fierté. C'est ça qu'elles ont fabriqué en dernier nos fières usines : une génération d'enfants de chômeurs, des défaitistes profonds qui ont vu leurs parents sombrer. Cette jeunesse n'a eu qu'un seul projet: se camer, ça a bien marché, elle a été approvisionnée. Le centre-ville s'est refermé sur une unique rue piétonne moribonde où les enseignes d'antan ont laissé place à des vitrines peintes en blanc, sans repreneur pour les louer, sans client pour les faire tenir. C'est un endroit où on ne trouve plus un seul gynéco, et le délai d'obtention d'un rendez-vous chez un dermato ou un ophtalmo est d'un an et demi, au bas mot. Il y a encore cinq ans, on trouvait du boulot dans le social, la formation, l'accompagnement vers l'emploi, pour aider des chômeurs de longue durée à y croire encore un peu. Mais depuis trois quatre ans, les agences Pole Emploi ont perdu en effectifs, même la Mission Locale a licencié ses salariés. A Mézières, une poignée de militaires de carrière font encore semblant de jouer à la guerre dans un régiment du 3ème génie, qui n'a plus de génie que le nom, et qui menace chaque année de fermer et de laisser tout en plan. Ils font vivoter trois ou quatre vendeurs de kebabs, qui refourguent de la viande avariée et qui changent de nom tous les deux ans. A côté de la déchèterie, à la sortie de la ville par la rocade, dans le quartier de Manchester où survivent des manouches en caravane et des vieux immigrés en HLM, on a une compagnie de CRS. Y survit aussi un hôpital public en faillite, un centre de santé où crèvent ceux qui n'ont pas les moyens de se payer des soins dans la clinique privée, elle aussi chaque année menacée de fermeture, pour centraliser tout sur Reims, à 90km, qui serait plus rentable. Quelques délégués syndicaux y font de la résistance, harcelés par un turn-over de directeurs et de cadres, venus d'on ne sait où pour être rapidement mutés ailleurs. Pour ceux d'ici qui ont encore un projet, c'est inévitablement celui de partir. 

 

Dans notre fier Conseil Départemental, où il y a quelques années encore on pouvait espérer rentrer et se faire titulariser si par chance on était copain avec le cousin de la belle-fille du vice-président ou du DG, on arbore fièrement ce slogan depuis presque dix ans: "les Ardennes, un département avec vue sur l'avenir !". Ca me fait toujours sourire, ce sanglier esquissé, qui regarde vaguement au loin le vide de l'avenir que le graphiste n'a pas su dessiner... L'avenir est en dehors. Cette année, le Conseil a été mis sous tutelle de l'Etat, à cause d'un taux d'endettement qui le place en numéro un des départements les plus endettés de France, à force de gestion opaque et de malversations impunies. Tous les recrutements et les investissements y sont suspendus jusqu'à nouvel ordre. Un des services qui en dépend, la Maison de l'Enfance, croule sous les placements, les enfants dorment à terre sur des matelas, jusque dans les couloirs, les salles télé, et y sont parfois plus en danger que chez leurs parents maltraitants. Le taux de suicide des jeunes est alarmant. 

 

Les associations culturelles, sportives, sociales, ont vu leurs budgets anéantis, sauf à une ou deux exceptions près, des fragiles mastodontes, qui concentrent le peu qui reste, et qui équilibrent leurs bilans avec les recettes de buvette, car la bière est la seule certitude de rentabilité sur laquelle on peut encore compter ici. Des tox, des psychotiques, des mendiants, physiquement cassés, déformés, ont investi les entrées d'immeubles, les porches des magasins à louer, avec leur canettes de 8-6 dès le matin et leurs chiens qui aboient, ils sont parfois polis, souvent bourrés et bagarreurs, c'est tout un art de les éviter ou de s'en défaire. Les façades des immeubles du centre-ville font encore à peu près bonne figure avec leur pierre de taille jaune sculptée, si typique du coin, rescapées des bombardements des deux guerres, mais dans leur immense majorité, elles cachent des cours intérieures délabrées, des appartements miteux qui n'ont pas été rénovés depuis une bonne trentaine d'années, des chaudières en fin de vie, des tuyauteries rafistolées, des murs de placo moisis par l'humidité. Nombre de logements restent vacants, car les propriétaires préfèrent encore ne pas les louer plutôt que d'affronter des procédures d'impayés. La plupart des locataires sont insolvables. Les loyers sont calés sur les allocations logement de la CAF, comme ça au moins les proprios sont sûrs de rentrer un minimum garanti. 

 

Deux centres commerciaux, un Carrefour, un Cora, drainent le peu de clients en dehors de la ville. Pour y aller en bus, il faut prévoir la journée. Sans voiture, tu te fais racketter au Carrefour City de quartier où les prix sont doublés. On a une gare avec un parking Vinci payant, un beau TGV, mais de Reims à chez nous, il roule à la vitesse d'un TER. Pour aller à Paris en train, il faut compter 80 euros l'aller-retour, et composer avec les retards et les annulations de dernière minute. Pour rejoindre les villes de la vallée, c'est devenu mission impossible, il faut faire des km à pied, sur les bords de routes nationales mal éclairées. Régulièrement dans le journal, des personnes renversées par des voitures décèdent. On a attendu 28 ans pour voir se terminer la construction d'une autoroute soi-disant providentielle, que personne n'emprunte aujourd'hui car elle n'a plus aucun intérêt, tant le territoire a été dépouillé de ses industries, de ses activités, de ses forces vives, au fil des années, privé d'investissements, oublié des routes de l'effervescence libérale, pillé par des hommes d'affaire véreux, des repreneurs escrocs et des politiciens locaux médiocres qui se sont eux-mêmes sauvés d'ici, souvent comme des voleurs. 

 

Enfermée la majeure partie de l'année dans un brouillard épais, transie dans une humidité tenace, il n'y a plus aucune usine à approvisionner, plus assez de consommateurs, ni de pouvoir d'achat suffisamment sérieux pour qu'une boîte ne décide de s'y installer. Ne lui reste que ses déboires, ses idées loufoques, pour se sentir exister. Sans ressources autres que sa mélancolie du temps passé, un âge d'or artisanal fait de cloutiers, de ferrailleurs, de forgerons, elle est cette ville qui enfanta le plus célèbre des poètes maudits, Arthur Rimbaud, dans le seul but qu'il la déteste et qu'il la fuit de toutes ses forces. Elle s'en flatte, s'en glorifie dans un musée et une pierre tombale sacralisée, n'avouant qu'à demi-mot les excentricités de son enfant terrible. L'a-t-elle jamais vraiment compris? L'a-t-elle seulement aimé? J'en doute. Ici Rimbaud était et restera un PD, un vagabond alcoolique, qui n'aimait pas les bourgeois et n'a jamais su travailler de ses mains. Elle traite son génie aujourd'hui comme un produit local, un objet incongru, dont personne ne saurait dire pourquoi il est né et a écrit tout ça ici. Après la guerre, retour d'exode, va savoir pourquoi là aussi, la ville s'est choisi une étrange passion, un art pauvre comme elle, la marionnette, à qui elle a très sérieusement dédié un festival mondial, un institut international, une école supérieure nationale. Personne d'autre peut-être ne voulait de ce truc de foire, de ces saltimbanques là, alors on lui a laissé le champ libre... L'euphorie des années 80 a fait son oeuvre, la ville a reçu du fric, beaucoup de fric, il fallait bien décentraliser. Mais aujourd'hui, ça l'encombre plus qu'autre chose, cet intérêt que lui trouvent des gens complètement perchés qui viennent du monde entier, une semaine tous les deux ans, pour se retrouver à jouer des spectacles de marionnettes. Ils ne viennent pas pour elle, ne font pas le déplacement pour ses places, son histoire, ni pour ses habitants et leurs bars décatis, mais juste pour être entre eux quelques jours, se regarder les uns les autres et puis repartir. Arrive l'an 2000 et une génération de buveurs de bière qui ne trouvent leur salut que dans le rock'n roll et la testostérone. Ils créent un autre festival, le Cabaret Vert, ils y mettent un brin de bons sentiments écolos, beaucoup de bière belge, de frites et de groupes de musique énervée. Là encore, un carton, ça vient de partout autour, pour se fracasser la tête entre un camping et un bar mobile, se faire des overdoses de pilules chimiques déversées de Belgique, de Hollande. Au moins ici, ces jeunes déglingués ne dérangent personne, à part quelques riverains forcés de les accueillir, tellement il n'y a rien d'autre. Une fois le faste et les paillettes des festivals retombés, le quotidien fade, sans surprise reprend son cours, les rues redeviennent désertes, la solitude reprend chacun au fond des bars.

 

De ce territoire-désespoir situé à quelques kilomètres d'une frontière, aucun politicard n'a été foutu d'ouvrir la moindre porte vers l'ailleurs belge, de monter un partenariat transfrontalier sur les transports publics, qui permettrait au moins aux gens d'ici de se projeter vers une autre réalité, si proche à vol d'oiseau, mais si inaccessible dans les faits. Les seules routes qui nous relient à nos voisins serpentent au milieu d'épaisses forêts, où il faut slalomer entre les sangliers et des semi-remorques au ralenti. La ville, qui se vante d'être au coeur de l'Europe dans son bulletin municipal, reste enclavée à 3h de route du moindre centre urbain. Elle est loin de la mondialisation, oubliée des investissements, des infrastructures et de la technologie. La fête y devient une fuite obligée à la morosité. La fantaisie une stratégie de survie. Un sanglier géant en acier, surplombe la toute jeune autoroute, il a été sculpté par un forgeron au chômage, qui s'est enfermé pendant dix ans dans son atelier pour le faire, juste pour son plaisir. Une oeuvre monumentale d'art brut, qui se voit régulièrement élue "sculpture la plus moche de France" par la presse parisienne en panne de sujets à sensation. Notre ville, malgré tous ses efforts pour rester digne, est moquée, même sur France3, ridiculisée jusque dans Plus belle la vie. Les gros titres sur son pédophile, son célèbre tueur d'enfants, Fourniret, surnommé "le sanglier des Ardennes" ont fini d'achever ce qui survivait de son image. 

 

Oubliée des trajectoires du présent, pour devenir l'objet d'une itinérance mémorielle, notre ville reçoit aujourd'hui le lot de consolation octroyé par le président-trader. Il descend exceptionnellement de sa capitale, entre deux voyages d'affaire, avec sa cohorte de conseillers et de journalistes, et vient au contact des pauvres, des vraies gens qui souffrent, et qu'il va réconforter d'un sourire, d'une caresse officielle. Faute de solutions à proposer aux problèmes actuels du territoire, il brasse de l'air pendant quelques heures, entre l'évocation larmoyante des poilus et un Conseil des Ministres délocalisé in situ, qui ne fait qu'ajouter de la distance symbolique à la distance effective qui existe entre ce peuple de province sacrifié et sa classe dirigeante privilégiée. Car, voilà ce qu'il se passe quand ces messieurs dames de Paris se déplacent chez nous, pour nous voir de plus près, pour nous témoigner leur affection, pour nous faire croire qu'ils sont préoccupés par notre situation : en fait, nous ne pouvons pas les approcher, nous ne pouvons même plus circuler dans nos propres espaces publics, nous sommes cachés, déviés, confinés, nous devons montrer patte blanche pour vaquer à nos modestes occupations habituelles, nous sommes invités à nous éloigner du périmètre sacré, et à sortir du champ des caméras. Ceux qui ont le droit d'être figurants dans cette mise en scène millimétrée sont triés sur le volet: des sympathisants d'En Marche, à qui on va offrir gracieusement une poignée de main et un selfie, quelques notables locaux pour ce qu'il en reste, qui vont profiter des petits fours et grapiller des cartes de visite, quelques enfants d'une école primaire qui gigoteront et agiteront un drapeau français en souriant bêtement, pour que ça soit quand même un peu vivant et crédible à l'écran. La cohue qui entoure le prince, toute factice et fabriquée qu'elle est, ne fera que passer en coup de vent. Cinq minutes au pas de course par-ci par-là et puis s'en va, quand l'image est dans la boite. Après une poignée de main expresse avec le maire pour le journal local, les vingt cinq voitures entourant LA voiture présidentielle redémarreront aussi vite qu'elles sont arrivées, mettant en agitation tous les policiers postés sur le trajet minutieusement quadrillé, tandis que le reste du trafic automobile demeurera bloqué dans les rues à côté pendant quelques heures, dans un soucis sécuritaire exagéré. 

 

Voilà comment les choses se passaient donc en bas de chez moi, ce jour là, et toutes les pensées qui m'animaient, alors même que je n'avais aucune envie de participer à cette mascarade, ni de loin ni de près. Oui mais voilà, à Charleville, il y a toujours un petit vice caché, une surprise de derrière les fagots, un truc pas fait comme les autres. C'est un peu grâce à ça d'ailleurs que j'ai encore de l'amour pour cette ville, malgré tout le mal que je peux en dire... 

 

 

En dépit de tous les efforts d'organisation des forces de l'ordre et de l'hyper-contrôle exercé sur les habitants pour optimiser le rendu médiatique de cet événement, les choses ne se sont pas exactement passées comme prévu. D'abord devant l'Hôtel de Ville, puis sur la Place Ducale, à la surprise du principal intéressé qui s'avançait confiant et tout sourire ultrabrite dans son bain de foule artificiel, des voix dissonantes ont commencé à se faire entendre. Parmi les sympathisants sélectionnés pour faire bonne figure autour de lui s'étaient glissés des infiltrés, des traitres, des faux partisans. Des gens bien sous tous rapports, qu'on avait pourtant vérifiés, validés, et dont on ne pouvait pas prévoir le dérapage, sont tout-à-coup devenus incontrôlables. Ils ont harangué le président sur des tons cyniques, l'un lui lançant: "Vous êtes un escroc !", un autre lui assénant : "La France n'est pas à vendre !". Le président tout beau dans son costard et sa fausse décontraction, pour ne pas perdre la face devant les caméras, a essayé d'argumenter. Mais il a visiblement peiné à prendre le dessus sur la parole de ses interlocuteurs. Et on l'a vu ramer et se trouver pris au piège, désarçonné. Il a mis un peu de temps à comprendre qu'à ce moment précis du 7 novembre 2018, vers 10h du matin, son vernis luisant et sa superbe de jeune président était en train de dangereusement se fissurer. Il a mis un peu de temps, peut-être juste quelques secondes de trop, avant de reculer et de s'éloigner sous les huées bruyantes. Trop tard. Ces quelques secondes ont suffi pour que les ardennais, les carolos, excédés par quinze ans de dégringolade, de mépris, de moquerie, saisissent leur chance et se mettent à scander avec force et conviction ce slogan : 

 

"Ma-cron démission ! Ma-cron démission !..." 

 

Cette impertinence quasi rimbaldienne, peut-être anodine à ce moment précis, sûrement minimisée le jour même par ces hommes si sûrs d'eux et de leur pouvoir, sera pourtant reprise par des milliers et des milliers de français, deux semaines plus tard, lors de l'acte 1, puis ensuite chaque samedi, en choeur dans les cortèges, et sur tous les ronds-points, écrite sur toutes les pancartes, hurlée par toutes les bouches, comme un leit-motiv, un refrain entêtant, un écho rebondissant dans la voix de chaque manifestant en colère. Et elle va devenir l'une des principales revendications de ce mouvement de révolte, et résonner sur tous les boucliers de CRS qui tenteront de la faire taire : 

 

"Ma-cron démission ! Ma-cron démission !..." 

 

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Du fond de mon canapé, dès les premières minutes de sa diffusion, je vis cette vidéo sur mon fil d'actualité, où je pouvais reconnaître Baptiste, un ancien camarade d'école et de beuverie, invectiver directement le président, sur la place de l'Hôtel de Ville de Mézières. Je fus forcément surprise et je ne pus m'empêcher de sourire, en pensant à la baraque à frittes qui se trouve juste en face, une friterie absolument dégueulasse, bien connue des noctambules de Charleville car elle reste ouverte la nuit et elle empeste tout le quartier de son huile cuite et recuite. Quel décalage ! Quel supplice pour l'ancien trader de la banque Rotschild, être malmené là comme ça, par un pauvre prolo qui pue la fritte ! Ca fait désordre...  

 

Toujours dans la même vidéo, j'entendis, juste après l'intervention de Baptiste, la voix de ce monsieur, qu'on ne voyait pas à l'écran, avec cet accent ardennais si familier à mes oreilles, qui prenait à son tour le président à parti, et lui dit textuellement : "Vous êtes un escroc, Monsieur Macron !" J'ai tout de suite pensé que c'était vraiment couillu de sa part. En disant cela, il risquait sûrement d'être mollesté par les gardes du corps ou les forces de l'ordre, peut-être même d'être arrêté. Je repensais au frère de ma grand-mère qui avait été condamné pendant les grèves de 1948 pour outrage à un sous-préfet parce qu'il lui avait montré son cul... Mais non, Macron restait là, avec son sourire de grand dadet, à tenter de se justifier et de lui répondre, dans une scène surréaliste tenant presque du vaudeville. Puis vint enfin ce coup de grâce, ce cri du coeur: "Ma-cron démission ! Ma-cron démission ! " scandé par au moins cinq voix, peut-être dix, parmi le petit groupe de gens réunis sur la place, tandis que le président s'éloignait péniblement sous les huées. Je me dis que c'était vraiment bien joué ! Une belle image que ce président fuyant sous les cris de pauvres mangeurs de frites. Il y avait déjà là quelque chose de jouissif ! Une petite victoire. Ces gens l'avaient empêché de briller. La vidéo fut partagée en masse. D'abord localement, mais à un rythme effréné.

 

Un peu plus tard dans la journée, sur la Place Ducale cette fois, à Charleville, c'est une retraitée qui interpela le président. Elle refusa de lui serrer la main. Lui alla au contact, plutôt décontracté, sûr de lui, trop sûr de pouvoir facilement la moucher, et la remettre à sa place avec ses mots d'énarque, ses techniques de chef incontesté, habitué à maîtriser, à contrôler des sbires soumis. Il fût rapidement dépassé, dépecé même, par une, puis deux, puis trois femmes, des harpies qui l'encerclèrent, et le mirent sous pression enchaînant des questions-reproches, des constats alarmants sur leur situation, sans lui laisser le temps d'en placer une. Il répondit maladroitement, entrecoupé de leurs arguments à elles, et ses tentatives de beaux discours technocrates ne suffirent pas à contenir leurs exemples concrets, leur parole soudainement si audible, leur énumération de vérités balancées sans ménagement, qui sonnaient beaucoup plus vraies, autrement plus ancrées dans le réel que tout ce qu'il pouvait rétorquer. Complètement à côté de la plaque, la mélodie de sa flûte enchantée était fausse, il s'engluait irrémédiablement.

"On n'est malheureux aujourd'hui en France, Monsieur Macron"

...

"Vous ne savez pas ce que c'est que de vivre avec 1200 euros par mois et des enfants à charge, Monsieur Macron."

...

"Pourquoi vous vous en prenez à nous qui sommes déjà si pauvres, Monsieur Macron ?"

...

"Pourquoi vous baissez nos petites retraites, on avait à peine 1000 euros pour vivre à deux, vous nous en avez pris encore 200, on n'y arrive plus, Monsieur Macron."

...

"Est-ce que ça vaut le coup d'abandonner mes enfants 40h par semaine pour gagner tout juste de quoi les faire garder, dites-moi quel sens je peux trouver à travailler dans ces conditions, Monsieur Macron ?"

...

Les questions fusaient, elles étaient simples, directes, claires, évidentes, criantes de vérité, et surtout elles étaient chiffrées, précises, techniques. On le sentit clairement pris de court. Les réponses qu'il tentait d'apporter étaient floues, inappropriées, déconnectées des faits et de la réalité. Il se mit à parler de Twingo d'occasion, de consommation d'essence, de primes de l'Etat, de choses concrètes certes, mais qu'il ne connait visiblement pas le moins du monde, car il ne les a lui-même jamais pratiquées. Comment peut-on sérieusement conseiller à une mère de famille qui vous avoue sa détresse profonde d'acheter une nouvelle voiture pour régler ses problèmes ? Face à ces femmes responsables et prodigieusement pertinentes, le président, champion de l'érudition et de l'ascension sociale, perdit pied définitivement. Diffusée dans les JT, cette séquence-là a certainement permis de rompre la digue, et a donné aux gilets jaunes, alors peu nombreux et pas encore suivis, un élan vital, une envolée totalement justifiée. 

 

En voulant paraître proche des petites gens, en étant trop sûr de ses talents innés de politicien-comédien, l'apprenti-président démontra à cette occasion son inexpérience absolue de la vraie vie. Lui pourtant fort à l'aise devant les caméras, aguerri aux prompteurs, si habile avec les journalistes des grands médias, séducteur des hauts fonctionnaires, charmeur des grands patrons, interlocuteur des chefs d'Etat du monde entier, se planta magistralement à l'épreuve des femmes en colère, ne passa pas le filtre des mères célibataires, échoua face à des ménagères, capitula devant les mères-courage de Charleville-Misère. Par la force de leur désespoir, par la simplicité de leur bon-sens, elles le ridiculisèrent devant la France entière. 

 

Alors, le masque fabriqué à partir de son image médiatique fictive tomba pour ceux qui y croyaient encore un petit peu. Le président flamboyant apparut soudain tel un puceau maladroit, un jeune nanti sans expérience de la vie. Il jouait les cadors, roulait des mécaniques, mais on voyait bien qu'il disait n'importe quoi, qu'il se trompait sur toute la ligne. Lui le génie de l'économie, le visionnaire de la politique, le sauveur de la France, n'avait aucune connaissance des réels montants de CSG qu'on prélevait sur les petites retraites, il n'avait jamais mis les pieds dans une garderie, n'avait jamais du résoudre ce dilemme là: travailler pour un salaire de misère qui paye tout juste la garde des enfants ou bien vivre des minimas sociaux et rester avec ses enfants ? Quel sens donner au travail quand il ne permet même pas de vivre ? Quelle confiance accorder à l'Etat quand il vous maintient au seuil de pauvreté, vous et vos enfants ? Comment fait-on pour travailler dans les Ardennes sans une voiture? Comment fait-on pour avoir une voiture quand on n'a pas de travail ? Peut-on imaginer acheter une twingo d'occasion, quand on n'a même pas de quoi payer le contrôle techniques et les réparations d'une clio ? L'énarque n'avait aucune solution à apporter aux problèmes simples que ces femmes lui décrivaient. Le Jupiter adulé s'avéra être une publicité mensongère, une vulgaire arnaque de télé-shopping. Alléchant sur le papier, en vrai c'était de la mauvaise cam. Preuve s'il en est que la popularité ne tient pas la route, sans un ancrage dans la réalité, dans la pratique du quotidien, dans l'expérience personnelle, presque physique, de la vie et du terrain. 

 

Le 7 novembre 2018, j'ai été fière de ces voix ardennaises, fière de leur accent patoisant qui parlait vrai, émue par leur courage d'aller droit au but, et de ne pas lâcher la parole. Ces femmes, avec toutes leurs fragilités, ont été plus fortes plus fortes que lui, plus douées et plus éclatantes de vérité que les discours creux, brouillons et pitoyablement faux de l'énarque surdoué qui jouait à être président. 

 

Une légitimité à diriger un peuple ne repose pas que sur une élection fabriquée de toutes pièces par quelques unes de magasines people, sur une élection traficotée par une poignée de milliardaires dans leur tour d'argent. Elle ne peut pas tenir uniquement sur un physique photogénique, sur des opérations séduction sans programme, sans positionnement politique. Elle ne peut pas s'enorgueillir d'avoir gagné grâce à des votes d'électeurs qui n'ont pas eu d'autre choix, sur un déni total de l'écrasante abstention, du clivage des opinions. Il faut être conscient qu'une grande majorité de gens a voté contre Le Pen, pas pour Macron. Une légitimité à diriger ne peut pas être reconnue, quand on a l'outrecuidance de dire aux français, si vous n'êtes pas content venez me chercher alors qu'on vient de se faire prendre la main dans le sac, en train de couvrir quelqu'un qui a abusé, usurpé, et enfreint des lois qu'on nous obligent à respecter. Comme elle ne peut pas se construire non plus sur une verticalité totale des décisions, sur un déni permanent de l'opinion, une arrogance et un mépris constant des élus de l'opposition, sur des mesures législatives décousues, votées par des députés moutons, dans un manque total de cohérence et de vision.

 

Une légitimité présidentielle s'acquiert à force d'expériences communes, partagées avec ses contemporains, à force de connaissances théoriques ET réelles de la vie des gens. Elle doit savoir s'ajuster en permanence entre la vision au loin, l'horizon d'un rêve, d'un objectif qu'on fixe des yeux, et le terrain boueux qui colle aux semelles, la tourbe des chemins de terre qui nous demande parfois de baisser la tête, de regarder ses pieds, de plier les genoux, pour éviter les trous et les pièges de la route. Garder le cap à tout prix, c'est de la stupidité pure : tous les voyageurs savent qu'il y a mille chemins possibles pour rejoindre une même destination. Les détours sont parfois salvateurs. 

 

L'itinérance mémorielle, c'est peut-être nous qui la faisons désormais, en montant rendre visite à nos dirigeants à Paris, en bloquant leurs rues et leurs allées et venues, en attirant tous les médias, les caméras à suivre nos moindres faits et gestes. Je voulais en tout cas décrire ce moment, ce souvenir joyeux d'un tournant décisif, d'une victoire éclatante des faibles, des demeurés de province sur celui qui se croyait tout-puissant. Comme le dit la morale de la fable: tel est pris, qui croyait prendre! 

 

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Monsieur le Président de la République,

 

en tant qu'habitante de Charleville-Mézières, cette ville de province que vous avez tout récemment visitée et avec laquelle vous avez noué des liens forts inattendus suite à des échanges sincères avec la population, je me permets de vous soumettre, en toute amitié et bienveillance, une proposition très sérieuse : 

 

pour participer activement au rayonnement de notre culture et contribuer efficacement au bon fonctionnement de notre démocratie, je suis disposée à vous accueillir en stage (ou en mission de service civique si votre éligibilité au dispositif s'avère encore possible) au sein de notre petite association ardennaise qui oeuvre dans le domaine du théâtre de marionnettes, ceci à toutes fins utiles pour votre carrière politique, tant j'ai été touchée par votre manque cruel d'une simple expérience de la vie réelle.

 

Il apparait évident, au regard de votre parcours, qu'une mission bénévole et désintéressée ne pourrait que vous être bénéfique dans l'organisation d'une prochaine itinérance mémorielle à travers le pays, ou en vue d'une réconciliation avec les français.

 

Aussi, nous tenons à votre disposition, mon conseil d'administration et moi-même, une convention de stage à signer, et nous serions heureux de vous déléguer quelques tâches d'utilité publique sur notre territoire si durement touché par la crise économique et si réfractaire aux bénéfices de la mondialisation. 

 

Par ailleurs, nous pensons qu'une telle expérience pourrait s'avérer très stratégique à faire valoir dans vos futures démarches de recherche d'emploi, si jamais l'option de la démission de vos fonctions actuelles se révélait nécessaire. 

 

Bien sûr, à défaut de pouvoir vous rémunérer, nous vous assurons la prise en charge quotidienne de barquettes de frittes à la baraque à frittes de la Place de l'Hôtel de Ville de Mézières que vous avez sûrement aperçue lors de votre séjour, accompagnées de la sauce de votre choix, il va sans dire, puisque nous avons à coeur de réinjecter notre subvention municipale annuelle de 480 euros dans l'économie locale. 

 

Cette démarche d'engagement attesterait, à n'en point douter, de votre bonne foi et participerait à vos voeux pieux de vérité, de dignité et d'espoir, tout en vous aidant à mieux appréhender les attentes et les aspirations de vos concitoyens les plus modestes. 

 

Dans l'attente d'une réponse positive de votre part et comptant sur un certain sens de l'humour de vos services de surveillance à l'égard des saltimbanques comme moi, je vous prie d'agréer, Monsieur le Président de la République, mes salutations et mes encouragements les plus sincères dans la poursuite de la réalisation de votre projeeeeeeeeet. 

 

 

 

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"Français, Françaises, mes chers compatriotes,

 

vous avez raison. Vos aspirations sont justes, elles sont dignes de l'histoire de France, je n'ai pas le droit de les ignorer.

 

Dans leur diversité comme dans leur grande cohérence, vos revendications témoignent de l'intelligence du peuple français, et me persuadent de votre capacité à impulser un nouveau modèle politique et sociétal pour l'avenir de notre pays.

 

Avec vous, avec vos expériences, vos réflexions, vos propositions, je veux croire qu'il est possible de rendre réelle cette utopie d'un changement radical de paradigme, qui pourrait bien nous sauver, et peut-être sauver le monde.

 

Jusqu'ici, j'ai agi dans l'intérêt de quelques amis, de grands lobbys, de riches influents, pour satisfaire un cercle financier qui m'a soutenu et aidé à accéder à la fonction de président de la république française. Par zèle, par peur, par lâcheté, je me suis trompé.

 

Je prends aujourd'hui toute la mesure du pouvoir qui m'est confié, et j'annonce me mettre au service des revendications du plus grand nombre et travailler uniquement dans l'intérêt général. 

 

Puisque la constitution m'y autorise et que vous le demandez avec force et détermination, je soumettrai dès que possible l'ensemble des mesures que vous revendiquez à un vote référendaire d'ampleur historique.

 

Et je jure, au nom de la confiance que vous m'accorderez à partir d'aujourd'hui, d'employer tous les pouvoirs qui me sont conférés, pour proposer au parlement et au gouvernement de travailler activement à la mise en place législative des mesures que vous aurez validées par votre expression citoyenne.

 

Si jamais, d'ici la fin de cette année, je venais à échouer ou vous décevoir à nouveau, je vous présenterai alors ma démission...

 

... non je déconne !!! "

 

 

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Après quelques semaines de manifestations, dont l'ampleur et l'intensité ne trouvent nulle part dans l'histoire récente d'équivalent, voilà que la roture dorée n'a plus que son mépris à opposer à la canaille jaune fluo.

 

Son mensonge ne tient plus debout, ses diversions habituelles ne marchent pas non plus. La rage s'est propagée trop loin, trop en dedans. La colère est chevillée maintenant. Rien ne peut plus la déboulonner sans faire de dégâts. Les belles histoires n'endorment plus l'enfant peuple le soir après souper, c'est la sédition, la mise à sac qui l'emporte. Et toutes les réserves du pays en grenades lacrymogènes et en balles caoutchoutées de flash-ball n'y suffisent pas. Les canons à eaux ne contiennent plus l'incendie de la révolte, ni les interpellations massives, démesurées, ni les comparutions immédiates à tour de bras. Le système de violence légale de l'Etat est saturé, tous ses pouvoirs régaliens travaillant d'unisson au branle-bas de combat n'endiguent pas la vague qui pousse au changement. C'est une gestion de panique. 

 

Pousser, toujours un peu plus en avant, sa présence sur le pavé. Grappiller, centimètre par centimètre, des espaces de liberté. Prendre les ronds-points, les ports, les usines, les grandes avenues, les autoroutes comme les petites départementales. Lever les barrières de péage. Faire une cabane. Partager un café. A même le bitume. Créer, mot après mot, les revendications, inventer l'avenir. La tête haute. Relever l'estime de soi. Ne pas se laisser intimider par les gendarmes, les casseurs d'espoirs, les bouffeurs de mandats. Se montrer, bien visible, potentiellement nuisible. Menacer, puisqu'il ne reste que ça. Avec le gilet jaune du danger, le gilet obligatoire. Détourner. Prendre le système à son propre jeu. Se moquer de lui, des règles fixant son droit à l'extorsion. Perturber le bon déroulement de son pillage organisé. Recoudre la fraternité. Se réapproprier la liberté. Exiger l'égalité. Partout où ça avait été arraché. Déclarer du sens. Propager l'intelligence. Elargir les consciences. Diffuser la connaissance. Continuer le mouvement. Ne rien lâcher. 

 

Les réponses des responsables: du mépris, de la condescendance, des aberrations, et des faux-airs d'effarouchés, des yeux d'offusqués. A croire qu'ils ne sentent même pas le sol vaciller sous leurs pieds, tant ils ont perdu le contact avec la réalité. 

 

Mais quand les pauvres prennent la mesure de leur puissance, en vrai, les riches tremblent, même s'ils font tout pour garder la face et ne rien montrer. 

 

Ils tremblent de tous leurs cabinets les grands de ce monde, et leurs mini-ministres. Ils n'en dorment plus la nuit dans leurs draps de soie. Ils en bafouillent toute la journée dans leurs micros. Ils sont de plus en plus décomposés. Et devant la détermination, ils finissent par lâcher. Comme ils disent, ils "lâchent du leste face à la grogne", tout maîtres qu'ils se croient encore, d'un peuple en laisse. 

 

Ils n'ont pas vu les chiens s'échapper, se regrouper en meute, devenir fous. Ils ont oublié que les bâtards sont plus résistants que les pures races, et que les loups sont une espèce en voie de disparition. 

 

Ils peuvent mutiler des joues, crever des yeux, arracher des mains, traîner des femmes par les cheveux, interpeler, enfermer, condamner, c'est bien leur tête qui menace de tomber dans un panier. Un panier de ménagère en colère, un vulgaire caddy de supermarché.

 

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Quelques théories étymologico-subliminales du drame en plusieurs actes 

 

Pourquoi s'attaquer à l'Arc de Triomphe ? 

Du grec arkhê, "origine", "principe", "pouvoir", "commandement", l'arc de triomphe, au sens littéral du terme signifie "le triomphe du pouvoir". S'attaquer à l'Arc de Triomphe, donc, c'est s'attaquer au triomphe du pouvoir, au triomphe des principes, au symbole du commandement. 

 

Pourquoi vouloir à tous prix défiler sur les Champs Elysées ? 

Dans la mythologie grecque et romaine, les champs élysées c'est, aux Enfers, le paradis des âmes vertueuses, c'est l'éternel printemps au milieu du chaos. Il est gardé par les Furies. Prendre les champs élysées, c'est donc entrer au paradis des âmes vertueuses, c'est vouloir sa part de printemps à soi. Mais les Furies en casques noirs et carapace blindée en font un Enfer ! L'enjeu prend toute sa mesure dans le palais de l'Elysée, où réside le président, le roi républicain, l'incarnation même de la démocratie. C'est là, au final, qu'il veut entrer, le peuple. Entrer dans le palais, son palais de droit mais pas de fait, et s'emparer de ce palais paradisiaque du pouvoir élu au suffrage universel, qui lui est fermé et interdit. Des champs au palais: c'est le sens de la révolte, qui confond encore peut-être son enfer et son paradis. 

 

Pourquoi occuper des ronds-points ? 

Un rond-point ou carrefour giratoire, c'est une place circulaire où se croisent plusieurs voix de dégagement. La fluidité de mouvement permet d'écouler plus vite le flux de véhicules. Le plus grand rond-point de France, c'est la Place de l'Etoile, à Paris. Bloquer un rond-point, c'est donc, de manière subliminale, bloquer la fluidité de l'écoulement des véhicules, donc perturber le libre mouvement des êtres et des biens. Mais le rond-point, c'est aussi un système solaire: au milieu la place, tout autour les voitures qui gravitent, le gasoil qui brûle, les échappements qui fument, le problème qui tourne en rond autour de la solution. Les manifestants sont au centre du sujet de leur lutte. Le rond-point, c'est la place qui n'existe plus, le petit café qui a fermé, le marché qui a disparu pour assigner l'individu à une solitude forcée, le couper du corps social. Le rond-point, c'est, symboliquement, la sociabilité disparue des villages, des provinces, comme des grandes villes. Faire de ce non-lieu de transit, de cette zone de passage, un lieu habité, animé de relations sociales, de questions politiques, sociétales, collectives, c'est admettre que ce manque là, ce manque de liens, n'est plus viable. Le son du mot lui-même émet du sens: le rond-point, c'est le poing levé des manifestants, le point de bascule, le point de rupture, là où l'on tourne en rond, à la recherche d'une voie de dégagement, d'une sortie vers une autre direction. Point. A la ligne. 

 

Acte 1, acte 2, acte 3, acte 4, acte 5 et bientôt acte 6

Chaque samedi est le dénouement d'un nouvel acte, l'aboutissement d'une semaine de lutte, qui porte son lot de révélations, de rebondissements et de coups de théâtre. On assiste donc bel et bien à un drame, au sens grec et original du terme. Un drame, où des personnages aux rôles identifiés (les politiques connus de la scène médiatique: ministres, premier ministre, députés de la majorité ou de l'opposition) sont aux prises avec le choeur, une masse indistincte de gilets jaunes fluos, d'où émergent puis disparaissent tour à tour des héros anonymes (les lanceurs du mouvement, des portes-paroles auto-proclamés, des apparitions médiatiques). Ce choeur, peuple ou foule, monstre à plusieurs têtes, s'attaque à un personnage central (le président), en réclamant à l'unisson sa démission, tandis que les politiques, aidés de leur police, prennent sa défense pour les uns, l'acculent pour les autres, dans une visée toujours politico-politicienne au service de leurs partis.

 

Dans ce drame sociétal inédit, l'affrontement est clair, les rôles bien répartis et les forces en présence costumées (gilets jaunes, uniformes noirs, costumes bleus). La démission de Macron représente la mort, l'enjeu dramatique ultime. Sa parole se fait événement exceptionnel. Sa présence devient fantomatique. Ses actes psychodramatiques lorsqu'il lâche :"S'il y a de la haine, c'est qu'il y a une demande d'amour." S'il n'en meurt pas, il passera quand-même de l'autre côté. Il sortira de cette histoire-là au mieux à l'état de mort-vivant. S'il n'est pas haï, il restera mal-aimé. 

 

La violence hebdomadaire qui éclate chaque samedi rythme la pièce, créant un rendez-vous attendu, un suspense répétitif et opérant, prompt à déclencher la catharsis du public. L'espace scénique est l'espace public, le décor c'est la rue. L'action, c'est l'affrontement entre forces de l'ordre et manifestants. La mise en scène est bicéphale: en tension permanente entre un écran de télévision (les médias audiovisuels traditionnels où les tenants du pouvoir sélectionnent montent et scénarisent de concert le réel) et un écran d'ordinateur (le réseau social facebook, où chaque individu fabrique et/ou relaie une élaboration sur le vif, éclatée et sans filtre du réel). Chaque vision proposée (uniforme ou morcelée), d'un côté comme de l'autre, est à différents degrés d'aveu, forcément partisane d'un des deux camps. Chaque spectateur construit sa vision du drame en cours, écartelé entre ces deux pôles. C'est un spectacle sans entracte, où se joue le destin de chacun. Quel sera le dénouement ? 

 

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La violence s'étale sur mon fil d'actualité et peu à peu j'habitue mes yeux à l'inacceptable : ici un retraité menotté, là une dame gazée, et puis asséné brutalement par derrière, un coup de matraque dans la nuque d'un lycéen, un tir de flash ball visé à bout portant sur un jeune seul les bras grand ouverts, une mare de sang sous une étudiante à l'oeil révulsé, et puis des fumées, des canons à eaux, des grenades qui explosent, des blindés qui s'affichent, des adolescents à genoux les mains sur la tête, des visages écrasées au sol sous les bottes des policiers, des confiscations aberrantes, des provocations gratuites...  

 

Une triste égalité est à l'oeuvre dans la répression du mouvement : les forces de l'ordre ne font pas de distinction de sexe, de race, de rage ou pacifisme parmi les manifestants. Ils chargent dans le tas, sans logique, sans discernement. 

 

La violence des manifestants quelle est elle ? Un pavé lancé ? Une voiture brûlée ? Une vitrine cassée ? Une trottinette pour projectile ? Une barricade de bric et broc ? C'est sans commune mesure avec l'équipement militaire et guerrier qui est posé en face. 

 

A mes yeux, l'inacceptable vient de l'uniforme en kevlar, pas du gilet en polyester. 

 

Après trois semaines de protestation musclée, les annonces tombent: ce qui est donné aux pauvres pour calmer leurs ardeurs, c'est ce qui leur est pris de l'autre côté. On consent à faire un geste, mais il n'y a aucune largesse, que des tours de passe-passe. Tous les coups assénés, comme les faux cadeaux octroyés, sont à la charge de ceux qui les reçoivent. Le peuple finance le bras armé qui vient le mater, comme il finance ce qui lui est consenti en aides sociales pour le contenter. C'est le jeu des vases communiquant, sauf qu'on ne rend qu'une partie de ce qu'on prend. 

 

Comme l'a dit brillamment notre président dans cette phrase qui le fera passer à la postérité pour sa hauteur visionnaire : "Quand la violence se déchaîne, la liberté cesse." J'aurais aimé qu'il inverse les mots (quand la liberté se déchaîne, la violence cesse), mais le dossier est sûrement trop technique pour une enfant d'ouvrier provinciale comme moi... 

 

Selon les mots de ce petit chef de la majorité planqué derrière ses lunettes, "intelligence" et "subtilité" sont à l'oeuvre dans les orientations qui sont prises par les dirigeants, mais on voit bien que tous rament pour expliciter les décisions sonnantes et trébuchantes de l'exécutif: en résumé, il y aura bien maintien des mesures qui avaient été annulées provisoirement avant d'être rétablies à la suite de la confirmation de leur suspension pour une durée indéterminée... Et si jamais les mots ne suffisaient pas, on nous rappelle des formules mathématiques du collège: moins plus moins égal plus, donc tout est clair là ! L'exactitude est d'une rigueur scientifique, dans cette cacophonie improvisée d'apprentis-sorciers de l'Etat. 

 

La médiocrité à l'oeuvre chez cette élite formée dans les plus hautes écoles du prestige n'en finit pas de m'ébahir... Au point que je me demande si tout cela est diaboliquement orchestré, ou bien si on a simplement à faire à des incompétents notoires, des puceaux maladroits de la politique qui, après avoir éjaculé trop vite, promettent de recommencer au plus vite.  Parfois j'en viens à penser qu'on serait mieux gouvernés par une classe de CM2 d'une zone d'éducation prioritaire ! 

 

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Je crois en la sagesse populaire, en l'intelligence manuelle, aux savoirs-faire artisanaux et à l'expérience ouvrière. Je me fie au génie créatif de la débrouille, à l'inventivité de la survie, aux fulgurances in extremis, à la résilience des cas désespérés, et à la force des faibles. Je donnerai toujours aux miséreux plus de crédibilité, de confiance, car ceux-là connaissent la vie, sa cruauté et sa beauté, et avancent sur son fil tendu au dessus du vide, sans filet. Je me méfie de cette classe politique d'enfants gâtés, programmée à diriger par le simple privilège de la naissance, par la réussite d'un formatage scolaire, et l'intégration docile de normes, de règles, de doctrines. En quoi un gosse de riche qui n'a jamais du faire face à la moindre difficulté financière, qui n'a jamais pâti de la moindre violence sociale, qui à aucun moment de sa vie n'a du se battre contre l'injustice arbitraire, qui n'a pas vu un de ses parents humilié, qui n'a pas dû sacrifier son ambition pour soutenir les siens, en quoi celui-là est-il plus doué pour diriger, plus apte à décider, plus légitime à choisir, trancher, arbitrer, juger? Son seul mérite est d'être formé, préparé, et déterminé à défendre ses intérêts, à garder la main sur toutes les formes de pouvoir qui peuvent lui être utiles, à augmenter son capital, son confort matériel, immobilier, culturel...  

 

Le parcours tout tracé d'un fils de bonne famille, né dans un beau quartier, bien propre sur lui, bien blanc de peau, aux manières policées dans son costume soyeux, depuis l'école des Jésuites jusqu'à l'ENA en passant par Sciences Po, les cabinets ministériels et les salons feutrés des banques, ce parcours-là n'ouvre aucune porte à l'empathie minimale requise pour comprendre le quotidien d'un citoyen lambda, et de ses galères quotidiennes. Sans parler de tous ceux passés par le formatage des business schools, des lobbys pollueurs, des grands groupes voleurs de ressources, créateurs de misère, en France ou ailleurs dans le monde... 

 

Un gosse de riche n'est-il pas en fait un pauvre, un démuni, en terme de connaissance et d'expériences d'une certaine réalité brute de la vie ? Ne serait-ce pas lui, le vrai marginal, l'inculte, complètement déconnecté de la vérité sociale ? 

 

Sa vision du monde est et restera biaisée par son confort de vie, par la facilité qui lui a été offerte d'étudier là où il est prestigieux d'étudier, de travailler là où il est lucratif de travailler, d'hériter de ce dont il n'a même pas besoin, de posséder parfois des biens sans même le savoir tellement il y en a, d'investir, de spéculer sans jamais vraiment risquer, de jouer à faire de l'argent avec de l'argent, sans aucune conscience des réalités qui en sont affectées, des vies qui sont impactées. Celui-là est nuisible à la mécanique divine de l'univers, c'est un enfant indigne de l'humanité et de sa chaîne d'entraide, c'est un ignorant des rouages d'échanges, de partages, d'équilibres à l'oeuvre dans le monde. Celui-là détruit plus qu'il ne construit, vole bien plus qu'il ne gagne, tue bien plus qu'il ne vit lui-même. 

 

Il ne développera d'affinités qu'avec ceux qui lui ressemblent, et il considérera tous les autres comme des étrangers, au sens antique de barbares hostiles, desquels il préférera garder ses distances. Ceux qu'il a à peine croisés depuis sa naissance, ceux qui n'existent que pour le servir et prendre en charge ses besognes quotidiennes, ceux qu'ils payent pour ne pas avoir à les considérer autrement qu'à travers ce rapport marchand, tous ceux-là sont des étrangers, des entités externe à sa vie, à ses occupations, des objets plus ou moins utiles, demeurant hors du champ de sa sensibilité et de sa curiosité. Etrangers à ses lieux et à ses modes de vie, il ne se sentira pas vraiment concerné par leurs problèmes, essentiellement parce qu'il n'est pas, et ne sera jamais, concerné. Il pensera naturellement être au-dessus d'eux, hors d'atteinte de cette chose qu'on appelle misère. Pourquoi se pencher dessus, quand on a la chance d'en être à l'abri? Pourquoi donc s'y intéresserait-il, puisque c'est leur problème et pas le sien, et puisque cette chose là semble quand même plutôt bien déprimante ?

 

Car lui n'a jamais été obligé de se mélanger à une masse de gamins qui ne s'expriment qu'à coups de poing, de jouer des coudes pour faire sa place à table, de prendre le bus avec les lascars des cités qui vous rackettent, de dealer du cheat pour avoir de l'argent de poche, de faire la queue à la CAF début septembre, ou de dépendre d'un colis de la Croix Rouge, d'attendre avec angoisse la réponse d'une commission pour une prise en charge exceptionnelle de frais dentaires, de partager le dernier gateau en six, de ne pas avoir une chambre à soi, de vivre sans chauffage, d'attendre des mois avant que la chaudière soit réparée, et pour sûr il n'a jamais été refoulé d'une terrasse de café, d'une boîte de nuit branchée. On n'a jamais perdu son dossier, ou chiffonner son CV, on ne l'a jamais moqué ou rejeté en raison de marqueurs, de critères, destinés à distinguer les bons des mauvais: une casquette, une veste de survet' ou un accent trop prononcé, une couleur de peau basanée ou une adresse dans le mauvais quartier, un nom difficile à prononcer ou une dent cassée, une gueule rafistolée, un corps en surpoids, une silhouette non conforme, ou bien, suprême péché disqualifiant, l'ignorance d'un code, d'une convention, d'une expression, d'un mot de vocabulaire ou d'une référence littéraire... 

 

Celui qui n'a jamais connu d'injustice récurrente, de regard condescendant, d'échecs à répétition, de plafond de verre, de rejets inexpliqués, d'impasses insensées, de manque décisif de moyens pour se construire, mais qui, au contraire, a été naturellement entouré et porté, en tous lieux chaleureusement accueilli, reconnu pour ce qu'ont fait avant lui ses parents, sa famille, qui a été le plus souvent facilité dans la réalisation de ses rêves par le biais d'une aisance financière, d'une transmission patrimoniale, celui-là a grandi dans la certitude de sa supériorité, il s'est auto-justifié dans l'idée que la pauvreté est sûrement méritée, qu'elle résulte d'une tare, d'un manque d'intelligence, de motivation, de compétences, et que cet état de fait obéit à un ordre des choses établi, une logique justifiée. Et personne (ou à de très rares occasions) n'est jamais venu contredire sa pensée incrustée, son jugement incorporé, la seule vision du monde à même de le déculpabiliser d'être un nanti, un privilégié. C'est ce qui se déploie à travers l'idée de la "responsabilisation" des pauvres, comme si la misère qu'ils vivent était de leur faute, comme si c'était la résultante directe d'erreurs personnelles, de mauvais choix individuels, dont ils sont les seuls coupables, comme si le contexte économique, social, les choix politiques qui s'exercent sur eux ne jouaient aucun rôle, n'avaient aucune incidence sur leur réalité. C'est ainsi que la plupart des riches s'arrange avec sa conscience (pas tous bien sûr, je sais qu'il y a des personnes qui sont conscientes et lucides des mécanismes). C'est ainsi que la plupart des riches se persuade du bien-fondé de son avidité et de son égoïsme, et associe dans une simple relation de cause à effet la pauvreté avec la stupidité, la richesse avec l'intelligence, l'argent avec le bonheur. 

 

A l'inverse de l'élite qui fait tout pour ne pas se mélanger, et pour marquer sa différence avec ces gens qui ne sont rien, qui n'ont aucun intérêt à ses yeux, les pauvres, eux, observent les riches, pressés qu'ils sont de se conformer au bon gout, à ce que la classe dominante a décidé de valider, de valoriser, de reconnaître. Ils les scrutent dans leurs moindres faits et gestes, ils essaient d'en intégrer les manières, de s'en approprier les codes, depuis les marques de vêtements jusqu'aux leurs styles de vie (voyage, piscine, taxis, gros 4x4, lunettes de soleil...). La richesse fascine, parce qu'on la brandit comme un indicateur de bonheur, de puissance, de pouvoir. Elle se mesure à sa longueur d'avance, la richesse, c'est une forme de délit d'initié. Il faut connaître certaines personnes bien placées, savoir comment pénétrer ces milieux très fermés, être coopté, adoubé. La haute couture reflète parfaitement cette mécanique impitoyable. Elle se construit avant tout par sa capacité à exclure. Elle fonde sa valeur sur sa rareté, sur la sélection très serrée et exigeante de sa clientèle. Chaque année, les créations poussent le bouchon un peu plus loin, enfoncent le clou du clivage. Ce n'est pas tant par leur raffinement qu'agissent ces vêtements, mais plutôt par leur absolue incongruité, par la rupture symbolique qu'elles posent avec le quotidien, la moyenne, la norme populaire et vulgaire. Plus une tenue sera visiblement hors norme, choquante, décalée, plus elle aura valeur de distinction, de marquage, de luxe. Cet art tout entier dévoué à la très haute bourgeoisie, utilise le corps de la femme comme une vitrine, ou une affiche officielle: la haute couture a pour fonction d'aider les riches à se distinguer de la masse, à être parfaitement originaux, et en même temps, elle renvoie les pauvres à leur inexorable destin, à leur obligation de conformité. Elle défile devant les caméras et les stars en tous genres, pour rappeler chacun à sa condition et entretenir le satu quo. A l'image du libéralisme sauvage, vorace et cynique, elle se sert sans vergogne dans les esthétiques créées par la contre-culture et les courants alternatifs, souvent anticapitalistes, précaires et militants, donc autrement plus créatifs et inspirés, les dénaturant à son unique profit, les vidant totalement de leur substance. Enfin, elle spolie aussi les motifs ethniques de tribus reculées, ne leur reconnaissant ni propriété intellectuelle ni droits d'auteur. 

 

Les codes bourgeois, ses modes, ses manies, se veulent des formats avantgardistes qui seront peu à peu intégrés, imités, appropriées par les classes populaires. Mais cette intégration se jouera toujours trop tard, car le nouveau must have sera déjà ailleurs... La mode joue ce rôle là de séparateur, de clivage net: car ce qui est nouveau est forcément plus cher. Et plus ce sera cher, plus ce sera à même de poser la frontière entre le bon goût des riches et le mauvais goût de la masse. La mode, qui propose deux nouvelles collections par an, garantit l'impossibilité de se confondre, de se mélanger, de se ressembler. Elle parle à notre place, elle montre, en quelque sorte, à quel camp on appartient. Là où les riches, dans leur immense majorité, tentent de se distinguer du populaire (sauf pour les courants alternatifs et les contre-cultures, qui quelque part les bousculent, les interpelle...), pour la simple raison qu'ils pensent n'avoir rien à gagner à apprendre de cette masse vulgaire qui a mauvais gout, les pauvres eux ne peuvent ignorer les riches, ne peuvent se soustraire à la pression qui s'exerce sur eux, par ces dictats du bonheur, ces gouts érigés en normes, en codes, et que la publicité véhicule, démocratise, banalise. Au final, ce sont toujours les mêmes qui en tirent profit. 

 

Une personne privilégiée depuis sa naissance ne peut en aucun cas accéder à une perception juste de la réalité de la pauvreté, de la précarité pérenne, de la vérité d'un corps social composé en majorité de personnes aux situations précaires, de gens endettés, acculés à travailler sans pouvoir jamais vraiment se mettre à l'abri, ou obligés de rester privé d'activité, de créativité, coincés dans un monde du travail globalisé, dominé par des multinationales, des monstres financiers, désincarnés. Vu par le camp des dominants comme des bêtes qui grognent, des "foules haineuses", dangereuses, envieuses des privilèges des riches, et toujours prêtes à se soulever, à se rebeller, les pauvres sont criminalisé, par anticipation d'éventuels violences, ils sont contrôlés, pressurisés, par précaution. Pourtant, enclins, comme tout un chacun, à s'instruire, à comprendre les mécanismes à l'oeuvre autour d'eux, et à chercher des solutions aux problèmes qu'ils rencontrent, ils ont à gérer, en plus de cet effort d'auto-formation, nombre d'obstacles qui se dressent sur leur chemin tortueux: le manque de moyens, la précarité, l'instabilité, la violence (sociale, symbolique, mais aussi légale, policière, la délinquance, la misère sociale qui les entoure...) dont ils sont les premières victime. Ils subissent donc une double, triple peine, à devoir affronter des difficultés cumulées (en termes d'éducation, de soins, d'habitat, le manque de place dans la société, de reconnaissance, d'espoir, de sérénité...), difficultés dont il est difficile de ne pas penser qu'elles sont savamment orchestrées, organisées par qui de droit, et qui ne semblent pas aller en s'améliorant. 

 

Il faut voir que nous sommes désormais dans un système de castes de plus en plus clivées, des castes bien cloisonnées, qui s'éloignent les unes des autres à un point tel qu'elles ne se croisent pratiquement plus, qu'elles n'ont presque plus de point de contact, d'espaces communs: de la crèche à la maison de retraite, des loisirs aux hôpitaux, tout est fait désormais pour que les riches rentiers et les travailleurs pauvres ne se rencontrent plus. Et s'il fut un temps où le petit personnel vivait sous le même toit que les maîtres de maison, et qu'ils partageaient ensemble des vies entières, il est maintenant institué que les femmes de ménage, les petits artisans, les ouvriers, les exécutants en tous genres sont dépersonnalisés, interchangeables, gérés plus comme des numéros, des dossiers, que comme des personnes. Ils accomplissent leurs basses tâches dans les interstices d'absence de ceux qui les emploient à travers une cohorte de prestataires, d'agences intermédiaires. Désormais c'est dans une myriade de sociétés écrans que le salarié est noyé, c'est depuis une plate forme téléphonique qu'un service de "ressources humaines" gèrera son cas, c'est par des ordres donnés dans une oreillette qu'un manager le pilotera, comme un robot qui ne peut pas perdre le rythme imposé. Les relations managériales s'établiront dans un espace dématérialisé et procédurier au possible qui se chargera de déshumaniser l'employé, en ne présentant plus face à lui une personne, un corps et des émotions, en ne considérant plus du tout son histoire de vie, sa famille, ses problèmes quotidiens... Tout ce qui le constitue, le compose dans sa vie personnelle, n'aura bientôt plus aucune place dans le travail de ce siècle. On exigera de lui un maximum de flexibilité, d'adaptation, de renoncement à disposer de lui même. Son taux horaire au plus bas, ses heures sup' à récupérer quand ça ne l'arrange pas, ses difficultés de transport, ses horaires absurdes, ses contrats temporaires, à durées variables, et tous les frais que le travail exige, au point que, souvent, travailler n'est même plus rentable... ces messieurs dames qui louent ses services n'en sauront plus rien. La seule chose qui intéressera les commanditaires sera de s'assurer que les heures qu'ils payent sont bien défiscalisées, et qu'ils pourront les déduire de leurs impôts. Et s'il fût un temps où les ouvriers connaissaient leur patron en personne, que savent-ils aujourd'hui des commanditaires groupés de lots de services, des actionnaires brasseurs de capitaux, de tous ces dirigeants anonymes, exilés fiscaux, membres inaccessibles de conseils d'administration qui ne s'intéressent qu'au pourcentage d'augmentation de leurs dividendes qu'ils exigent chaque année toujours plus haut, au mépris de la sécurité, d'une rémunération décente, d'une pérennisation de leur emploi. Et s'il fut un temps où l'école, le service militaire, l'église que sais-je encore mélangeait un minimum les riches et les pauvres, les plaçant, ne fût-ce que provisoirement et artificiellement, dans les mêmes espaces, sous les mêmes toits, ce temps là semble bel et bien révolu.

 

A nous, travailleurs, manutentionnaires, nettoyeuses, cuisinières, soignants à domicile, assistantes maternelles sans statut, intérimaires kleenex, opérateurs en tous genre, masse sous-payée et flexible à souhait, pions interchangeables à horaires variables... à nous, dans notre émiettement, dans notre balkanisation professionnelle, de paralyser toute la chaîne de l'exécution active du travail facturé par chacune de ces organisations sournoises, afin de remettre au coeur de libéralisation de nos vies le minimum syndical d'humanité, de reconnaissance et de respect de nos personnes, ce minimum vital nécessaire à créer l'envie, le plaisir de travailler et à trouver du sens pour continuer de produire des richesses sur les comptes en banque de ces gens là, sans qu'aucun fruit nous revienne à nous aussi, pour vivre bien. 

 

Forts de deux langues bien distinctes qu'ils parlent désormais, le riche et le pauvre s'expriment chacun à sa manière, sans plus aucune possibilité, ni même la volonté, de se comprendre. Et de fait, chacun dans son coin, avec sa vision erronée de l'autre, dit la même chose: "Je ne veux plus payer pour toi. Je ne suis plus solidaire de tes besoins, car je ne te connais pas, je te reconnais plus comme mon frère d'humanité." Le riche n'a plus la sensibilité pour être attendri par la misère. Le pauvre refuse de croire que sa lourde contribution au système le protège encore. Leur contrat de vie commune, de solidarité, d'échange, est rompu. L'un dénonce la violence revendicative, l'autre crie à l'injustice sociale. Faute d'espace commun, d'opportunités de rencontres, d'échanges humains, il ne leur reste que l'affrontement bête et méchant : une minorité, prompte à défendre et garder ce qu'elle a amassé et l'ensemble de ses intérêts, fait matraquer par un bras armé qu'elle s'est approprié (alors même qu'il est financé par tous et qu'il est sensé protéger les populations et non les réprime), une majorité désespérée de précaires, de pauvres surtaxés, de travailleurs endettés, qui n'a plus rien à perdre, et ne résistera pas encore très longtemps à l'appel de la violence. La politique, art de la négociation, n'est plus opérante, car elle présuppose un langage commun, des acteurs qui acceptent de s'asseoir à la même table, de se reconnaitre mutuellement comme légitimes. Dans ce dialogue de sourds, où chacun voit l'autre comme un ennemi, un étranger, un danger, c'est une guerre qui est en train de s'insinuer, une guerre avec ses soldats, ses armes, ses chars, ses grenades, ses blessés, ses enragés, ses batailles gagnées ou perdues, ses territoires conquis et ses défaites, ses manoeuvres tactiques, ses objectifs stratégiques, ses coups bas pervers ou cyniques, ses petites barbaries et son absolue sauvagerie, ses revanches à prendre, ses doses de haine accumulée pour l'avenir. 

 

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***

 

Quand j'étais enfant, mon père disait : "Un jour, l'essence sera à 12 francs le litre et là, ce sera la guerre." Il était mécano mon père, plus précisément, mécano-politologue. A presque trente ans de distance, sa prospection se révèle d'une exactitude effrayante. 

 

Le 7 novembre 2018, dix jours avant l'acte 1 des Gilets Jaunes, mobilisés autour du refus de l'augmentation des taxes sur le gasoil, le litre de diesel sur l'autoroute entre paris et Rennes était précisément à 1,73 €, soit 11,51 Frs. 

 

Je mets au défi n'importe quel expert politique ou économique des plateaux tv aux journaux nationaux de formuler une prophétie aussi juste, à trente années d'avance. 

 

***

 

Ce qui m'atterre encore plus, au-delà de toutes les raisons objectives et légitimes qui poussent les gens à se révolter, ou à soutenir cette révolte, c'est de constater que dans mon domaine, la culture, plus précisément dans le spectacle vivant, personne ne bouge. Où sont les artistes ? Je ne parle pas des artistes people, mainstream, je parle de tous ceux qui gravitent dans les petits festivals, les théâtres de province, les asso, toutes ces petites compagnies, les metteurs en scène, les comédiens, les régisseurs lumières, les scénographes, les marionnettistes, saltimbanques, fortes têtes, bricoleurs de leur destin... Où sont les artistes ? Ceux avec qui je partage les coulisses, les loges, les repas quand je vais en tournée ? Ceux qui trainent dans les ateliers, les lieux alternatifs, les coins branchés. Certains relaient timidement. Mais pas clairement. On dirait qu'ils ont honte de se mélanger à ces gens. Pourquoi? Parce qu'on leur a dit que certains votent Le Pen... Bououou, c'est pas bien. Vaut mieux pas trop se mélanger, on ne sait jamais...pfffff ils me déçoivent, mais j'ai quand même confiance en eux, en leur rébellion intérieure, qui finira bien un jour ou l'autre par s'exprimer.

 

Et les directeurs? Parlons-en, tiens, de ces indéboulonnables programmateurs de spectacles, experts du monde culturel, fins connaisseurs des artistes, des réseaux de diffusion, des contraintes de production, et surtout habiles séducteurs de politiques, beaux parleurs des bureaux, copains des chefs de service, animateurs infatigables des salles de réunion, jamais très loin des lieux et des gens de pouvoir. 

 

Où ont-ils planqué leurs ventres bedonnants, leurs barbes grises, leur crâne luisants, auréolés de leur expérience multiséculaire ? Eux qui la ramènent généralement sur tout, voilà qu'ils ferment consciencieusement leur clapet. Pas un mot concernant la révolte des gilets jaunes... Ils se montrent enfin dans leur triste vérité. Bons profiteurs, super planqués !

 

 

Eux qui disent si fort qu'il créent du lien social, qu'ils diffusent les oeuvres et le savoir, qu'ils ont une légitimité à être à leurs postes et à faire la pluie et le beau temps des saisons culturelles, où sont-ils ? Que font-ils pour ces gens qui payent des impôts, sûrement trop pour leurs petits moyens, et qui ne bénéficient en aucune manière de la politique de relation publique mise en place par les scènes nationales, les lieux culturels institutionnalisés, ces lieux publics de l'échange humain par excellence, de l'apaisement par le savoir, la rencontre où devraient pouvoir s'exprimer les gens? Les mêmes qui soupirent d'indignation, dans des complaintes sans fin sur les coupes budgétaires, qui se déclarent ultra-sensibles, absolument solidaires, mais en congés toute la semaine prochaine, qui font leurs courses dans les biocoop, et se font rembourser le resto pour leurs déjeuners à Paris. Où sont-ils tous ceux-là, qui démolissent un dossier de demandes d'aumônes en commission, parce que leur grande expertise n'a pas été convaincue par les chaussures de l'actrice lors du dernier spectacle... et qui anéantissent, selon leur humeur du jour et leurs problèmes de transit, une année de travail et d'espoirs en quelques mots... Ces directeurs salariés, qui augmentent leur salaire dans les six derniers mois du contrat pour augmenter leur taux retraite. Mais où sont-ils ? Sûrement très occupés, à endormir de leurs interminables digressions les deux participants à leur table ronde sur les écritures contemporaines de l'émergence !

 

Je ne les vois pas dans les cortèges, ils ne s'expriment pas, ne se montrent pas, n'ouvrent pas leurs équipements publics surchauffés aux gens qui se les pèlent sur les ronds-points. Eux qui se légitiment par leur soi-disant capacité à mobiliser les publics, même les plus empêchés, qui peuvent vous tenir un discours creux d'une heure sur la nécessité de la médiation culturelle, et qui s'enorgueillissent de faire des choix de programmation "courageux". Programmer un spectacle, le cul dans un fauteuil, en décrochant son téléphone, c'est sûr qu'il en faut du courage... de la bravoure tant qu'on y est ! Je ne les vois pas s'indigner sur les réseaux sociaux, où ils continuent de promouvoir leurs actualités de spectacles et de rencontres pros comme si de rien était. 

 

Les questions de justice sociale, de redistribution de l'argent public, les demandes de participation citoyenne, de démocratie, de renouveau des institutions, devraient les intéresser au plus haut point. Les lieux publics qu'ils gèrent nous appartiennent à tous... A eux, autant qu'à nous. Pour moi, c'est l'aveu d'un échec, la preuve flagrante du naufrage de l'art subventionné. Un énième scandale dans la redistribution de l'argent public. 

 

***

 

A la veille de l'acte 9, après avoir joué d'indifférence, de mépris, de menaces, de vagues concessions, de promesses floues, d'enfumage, de barbouillage, de répression massive, de désinformation, de censure et de mensonges, le pouvoir aux abois en vient maintenant à puiser dans les bonnes vieilles recettes fascistes : la stigmatisation ethnique, l'autoritarisme sourd et aveugle, la violence systématique. Preuve que le libéralisme radical se contre fout des valeurs républicaines assénées à coups de matraque, au nom desquelles il tente encore de justifier la sauvagerie de ses méthodes de maintien de l'ordre. 

 

La stigmatisation, elle tombe sur les gitans, évidemment, une communauté propice à être montrée du doigt, qu'il est facile d'attaquer et tout naturel d'insulter, tant ils y sont habitués. Il fallait un dérapage et un bouc émissaire sur lequel focaliser l'attention, rejeter tout l'émoi de la semaine afin d'éviter les vrais débats qui dérangent : c'est un boxeur manouche de banlieue qui ramasse pour tout le monde. Unanimement condamné à partir d'images tronquées, passées en boucle sur toutes les chaînes de télé, il devient l'ennemi public numéro un. Après qu'il se soit rendu aux autorités et qu'il se soit excusé pour ses actes, alors même qu'il n'a pas de casier, une famille et un travail, on le place en détention, on monte toute une affaire autour de lui. De ses quelques secondes où il frappe à mains nues un homme en armure casqué, payé pour asséner et recevoir les coups, on crie au loup, on s'offusque, on s'insurge, on dénonce la violence inouïe, intolérable, on salit l'ensemble du mouvement, qui le porte en héros. Un seul gitan bagarreur suffit à justifier l'insupportable escalade de la violence des forces de l'ordre dans toutes les villes du pays. On passe sous silence des centaines de manifestants blessés, des dizaines de mutilés, des milliers d'autres nassés, gazés, coursés, fouillés, humiliés, fichés, au profit d'un pauvre gentil policier qui porte son bras en bandoulière et témoigne à visage caché. Le permis légal de se défouler, avec des grenades, des tirs de balles à bouts portants, des bombes de gaz asphyxiant, est légitimé par tous les chroniqueurs, les experts, les éditorialistes, les politiques, les ministres, qui décrètent l'interdiction formelle de répondre aux coups portés à la seule force de ses mains, de protéger des femmes malmenées, de défendre des droits bafoués. La comparution immédiate fait une mise en scène de procès pour confirmer la condamnation publique, médiatique, unanime et sans équivoque du méchant gitan, violent par nature, dangereux par décrêt. Il n'y a aucune défense possible, aucune explication qui tienne: c'est plié d'avance, le gitan boxeur reste enfermé. 

 

J'avais senti venir cette "gitanisation" du peuple insurgé, du peuple révolté, en voyant les cabanes de bric et de broc s'installer sur les ronds-points, en écoutant les gens s'emparer avec fureur de leur droit à occuper la rue, à circuler sans être surtaxés, en constatant semaine après semaine leur acharnement à tenir le pavé, à ne pas obéir aux injonctions de dégager, aux ordres de rentrer gentiment chacun chez soi. J'avais tout de suite fait le parallèle avec les nomades, libres et insoumis, forains, ou manouches, sinti ou yéniches, quand les gens se sont mis à rester là, dehors, à vivre sur place, quand ils ont compris à quel point le froid, le ciel, le grand air pouvait les cimenter les uns aux autres, quand ils ont passé le cap de dormir dehors, de manger dehors, de danser dehors, de chanter tous ensemble leur colère, de faire de grands feux de joie jusqu'aux étoiles. Et ce doigt d'honneur adressé aux puissants, ces provocations impertinentes envers les journalistes, les politiques de tous bords qui tentent de les récupérer, avec tout ce qui vise à les définir, à les enfermer dans des cases, et puis les tensions avec les gendarmes, la police, la tête haute, le courage de faire face, de ne pas se plier à l'autorité, le plaisir jouissif de se foutre des règles qu'ils tentent d'imposer, la fierté retrouvée d'appartenir à une communauté de rebelles, qui revendiquent avec panache... Et cette force de ne plus avoir honte de soi, cette capacité déconcertante à prendre tout le système en dérision, à se moquer, à ridiculiser, à dénoncer les injustices, les magouilles en tous genres, le besoin vital de reprendre les rênes, de reprendre la main sur son destin... tout ça c'est l'esprit gitan, la misère sublimée, la noblesse bohémienne, la liberté libre. Cet esprit là souffle sur les barbecues improvisés, dans les manifs non-déclarées, dans la fraternité retrouvée, dans la solidarité inconditionnelle. Les révoltés forment un clan, une immense famille, se rallient, avec leurs différences, leurs spécificités, sous la même bannière, pour constituer un corps unique, une force qui fait flipper, et qui enivre. Cette énergie là, consciente de l'injustice partagée, et déterminée à y résister collectivement, à opposer une union soudée, à cibler les oppresseurs, à les interpeler, à leur déballer sans détour des vérités, c'est l'énergie des voyageurs qui transitent inlassablement de parkings en parkings avec leurs caravanes, qui s'installent là où on leur interdit de le faire, qui prennent l'espace public, pour y habiter en groupe, qui s'infiltrent dans les moindres failles, qui s'imposent sans attendre de consentement ni d'autorisation, qui ne se laissent pas faire. De mon point de vue, l'occupation des ronds points, les blocages des zones de transit, cette présence affichée dans les non-lieux du trafic, les levées de péages, la destruction des radars, le désir d'être sur routes, m'a fait penser qu'une puissance gitane s'était réveillée, qu'elle s'exprimait finalement, au-delà du peuple gitan: c'est principalement ça qui m'a touchée chez les gilets jaunes. 

 

Mais, c'était sans compter le mépris historique des petits bourgeois pour les bohémiens: au fond pour eux, un smicard, un chômeur, ou un gitan, c'est le même voleur de poules qu'il faut mater et chasser, qu'il faut dégager de l'horizon, pour ne pas gâcher l'ordre et l'harmonie du paysage, et surtout pour ne pas mettre en danger le socle sacré du capitalisme effréné: la propriété privée, la compétition entre les individus, l'assujettissement de l'humain à un système organisé pour l'exploiter. Il ne leur manquait plus qu'une incarnation en chair et en os, en coups de poings et en coups de pieds, pour ouvrir les vannes de l'ignominie. Le gitan boxeur est une aubaine pour eux. Au sujet du gitan plus besoin d'argumenter, sur lui peuvent s'abattre en toute impunité le rejet bête et méchant, l'amalgame sans nuance, le refus pur et simple du dialogue, la machine à broyer de la justice, de la prison, de la condamnation sans procès, même l'interdiction d'une cagnotte solidaire, et jusqu'aux appels les plus vils à tirer à balles réelles sur les manifestants, par un ancien ministre de l'éducation, carrément l'appel au meurtre par celui qui gérait les écoles de la républiques, l'incitation à la haine pure, et les insultes publiques, éhontées, qui vont avec. Le gitan justifie à lui tout seul, par sa rébellion, par son insoumission, la détermination sans complexe à exterminer la révolte de tous et toutes. Car une revendication collective portée à coups de poings sur un policier par un gitan ne peut qu'être un débordement intolérable de salopards à mater "sans complaisance". Il faut que la police riposte avec ses armes à feu sur ces salauds de gitans, qui ne connaissent que la violence... Tous les gilets jaunes sont ce gitan là désormais, ce gitan qu'on peut abattre. 

 

Ces pauvres cons de gilets jaunes qui s'encrapulent avec des gitans sont aussi taxés par le président en personne d'homophobie, de racisme, d'antisémitisme, car le mépris envers leur simple pauvreté, envers leur misère sociale ne suffit pas. Il faut les entasser définitivement au fond du trou de la gentille pensée occidentale, les enfermer dans des cases encore plus infamantes qui les discréditent aux yeux d'une petite bourgeoisie intellectuelle gavée au mensonge historique, au manichéisme le plus simpliste qui soit. La vérité, ces messieurs des grandes études la connaissent pourtant: les gilets jaunes, comme tout groupe social, reflètent la beauté et la laideur de la société. On trouvera surement dans le lot des casseurs de PD, des racistes, des méfiants de l'altérité, des méconnaisseurs de la différence, des gens que certaines catégories de personnes dérangent, mais ni plus ni moins que dans la rue, ou en boite de nuit, ou en entreprise, ou à l'école, c'est à dire dans le monde en général. Dans leur diversité insaisissable, on trouvera aussi des utopistes, des anciens communistes, des déçus de la gauche, des parents d'homos, des gens qui s'en foutent strictement de tout ça, des gens qui militent pour l'un ou l'autre camps, des gens avec leurs propres histoires de vie. On trouvera des gens qui ont voté pour Marine, des gens qui ont voté pour Manu et, à l'image du suffrage universel qui s'est exprimé en 2017, une majorité d'abstentionnistes, dégoûtés de tout. On trouvera des blancs, des noirs, des arabes, des juifs, des homos, tout simplement des femmes et de hommes de France. Ce qui fait la société d'aujourd'hui, avec sa violence quotidienne, celle qui existe autant dans la vraie vie que dans les manifs. 

 

Jusqu'ici, attentive et appliquée dans la lecture des revendications portées par écrit, sur les réseaux sociaux, dans les tracts produits par des groupes de gilets jaunes ou dans les cahiers de doléances des mairies, je n'ai rien vu de près ni de loin qui évoque ces questions là : je n'ai pas lu de revendications insultant les homosexuels, ou les juifs, ou les arabes. J'ai vu, pour sur, et avec beaucoup d'émotion, passer cette semaine un flot incessant et impressionnant de soutiens au gitan boxeur, une ouverture sans précédent de la société vers le monde des voyageurs, solidaires de la première heure des gilets jaunes, présents dans les manifs, actifs, forces de proposition et de soutien. Les demandes les plus répétées que j'ai vues dans le flot des revendications portent sur la justice fiscale, la hausse des salaires, la baisse des taxes pour les plus pauvres, des possibilités démocratiques supplémentaires comme le référendum, ou des réflexions sur les institutions, la distribution des pouvoirs, la représentativité. A ma connaissance, ces revendications là n'excluent aucune communauté, ni les homos, ni les arabes, ni les juifs. Elles sont portées par le peuple français, pour l'ensemble du peuple français. Et elles me paraissent suffisamment nobles et intègres pour ne pas être détournées, ou insultées, comme le fait Macron, de manière si minable. Si elles existent, les questions ethniques, identitaires ou religieuses sont largement minoritaires, pour ma part, je n'en vu aucune. Réduire la révolte populaire à ces seules conceptions là, témoigne juste d'une pure mauvaise foi, à la rigueur d'un raisonnement stupide, hors sujet, hors sol, qui n'est pas digne d'un président de la république française. Il s'agit tout au plus d'une basse manoeuvre de Macron et de ses courtisans pour tenter diviser. Diviser pour mieux régner. On n'est pas dupe de leur machiavélisme. 

 

Concernant les deux autres dérives, la réponse autoritaire et le déchainement d'une violence aveugle de l'Etat contre son peuple, je lance un paris sur l'avenir. Je mise tout ce que je possède sur cette prophétie: l'histoire se rappellera des noms de tous ces irresponsables politiques, et elle replacera leurs décisions, leurs réactions, leurs comportements, leurs discours à la place qu'ils méritent. Les citoyens de demain diront qu'à ce tournant du 21ème siècle, nos politiques ont gagné leur postérité dictatoriale, qu'ils ont accédé à l'infamie, qu'ils ont trahi non seulement leur peuple, mais aussi celui à venir, qu'ils ont rejoint dès lors le panthéon des criminels du pouvoir. Ces dirigeants ne font rien d'autre que s'appliquer à entacher leur noms du sang des victimes de leur acharnement à défendre un système mortifère, dépassé. Eux qui ont insulté, réprimé, mutilé et condamné des clâmeurs d'espoirs, des combattants de la justice, des défenseurs de l'égalité, des manifestants exigeant plus de démocratie au péril de leur vie, ils seront demain reniés par leurs enfants, démentis par leurs petits enfants, qui voudront changer leur état civil. Ils seront les symboles d'un monde injuste, cruel, toxique, contre lequel l'humanité, et la nature toute entière, se sont battus. Les générations futures les érigeront en contres-modèles, en monstres inhumains, en ogres, en despotes, en damnés et elles n'auront de cesse de les maudire. Ainsi qu'ils tentent d'exploiter nos vies, de détruire nos ressources, nos trésors de beauté, de faune, de flore, de nature, d'humanité, de bonheur simple, pour leur seul intérêt, pour le maintien insensé de leur puissance, nous démonterons leur système vorace, leur idéologie néfaste, et nous ferons d'eux les calamités d'une époque révolue. Ils s'inscriront dans les mémoires des siècles à venir comme les fous qui ont tenté de vendre à leur uniques profit la beauté du monde. 

 

Dans cent ans, nous organiserons dans nos campagnes l'itinérance mémorielle de ce tournant là, la commémoration solennelle destinée à les désigner comme les coupables de la guerre que nous vivons aujourd'hui, et à fêter notre libération de leurs griffes maléfiques. 

 

 

***

 

Admettons que les trois prochaines années de ce mandat ne tiennent qu'à l'usage démesuré de la violence policière, au maintien de l'ordre et à la répression. Admettons qu'après les blessés, il y aient des morts, et qu'après les morts, il y aient encore des morts, et encore des morts. Admettons que ce gouvernement préfère lâcher des primes et des augmentations de salaires aux policiers et aux CRS, qu'il préfère augmenter les commandes d'armes et de munitions anti-émeute, pourvu que soient préservés ses intérêts, plutôt que revenir même symboliquement sur le sens de sa politique. Admettons que ces gens qui nous gouvernent réussissent à nous insulter, à nous humilier, inlassablement, semaine après semaine, jusqu'en 2022. Admettons qu'il n'y ait aucune dissolution, aucun référendum, aucun recul, aucune concession, aucun changement de cap. 

 

Croient-ils qu'aux prochaines élections, nous ne voterions pas massivement pour le premier parti ou mouvement politique qui promettrait de les pourchasser, de les harceler, de les arrêter, de les juger, de les condamner, de leur faire payer chacun de leurs actes, chacun de leurs mensonges ? Il faut savoir que tous ces arrogants qui portent haut et mentent aujourd'hui éhontément sont en sursis. Que leurs jours heureux sont comptés. Que leur dégringolade est inévitable. Que, quoi qu'il arrive, leur chute est déjà programmée dans le calendrier électoral. Le compte à rebours a commencé. 

 

 

***

 

Considérant cet homme pour ce qu'il est : 

 

- un adolescent amoureux d'une femme qui pourrait être sa mère, qu'il finit par épouser

 

- un ambitieux acharné à rejoindre les plus hautes sphères de l'argent et du pouvoir

 

- un séducteur virtuose, charmeur obsessionnel

 

- un spécimen rare d'égo sur-dimensionné

 

- un orgueilleux convaincu de sa supériorité

 

- un illuminé détenteur de la vérité, aux prétentions messianiques

 

- à qui jusqu'ici rien ni personne n'a jamais vraiment résisté

 

- qui ne recule pas devant l'abus de violence, d'insulte, d'humiliation face aux plus faibles

 

- qui n'hésite pas à recourir au mensonge, à la manipulation, à l'enfumage publics

 

- qui se dédouane de ses responsabilités sur les autres

 

- et justifie les injustices

 

n'aurions-nous pas élu un pur pervers narcissique ? 

 

Avons-nous confié le pouvoir suprême à un sociopathe ? 

 

 

 

 

 

 

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