Nous ne sommes pas des marionnettes

Aujourd'hui, mes marionnettes se moquent de moi.

Elles ont le droit de faire tout ce que moi je ne peux pas.

 

 

 

Un jour sans fin. Une nuit sans fond.

 

L'une après l'autre, mes marionnettes me défient. Bientôt je n'entends plus qu'un brouhaha, le mélange de leurs rires et de leurs voix...

 

Elles disent:

 

Rappelle toi, avant, quand tu disais je le ferai après, quand tu disais j'arrive tout de suite, ou attends, un petit instant, je reviens, tout de suite, tout à l'heure, enfin bientôt, parfois aussi, tu disais, t'inquiète, je te jure, crois-moi, je te promets, croix de bois, demain je serai là, souviens toi, la date, le mois, le jour, l'année, quand tu courrais par-ci par-là, à peine le temps de te poser, déjà, tu décollais, sûre de toi, sûre qu'on se reverra, sur les chapeaux de roue, et tu jurais qu'avant tel jour, sans faute, un de ces quatre, un de ces soirs, tu viendrais, tu revendrais, et le plus souvent, tu remettais l'essentiel à plus tard, tu te sauvais en coup de vent, la plupart du temps, tu nous baladais, tu te laissais happer, par autre chose, au fil des saisons, d'un continent à l'autre, tu t'éparpillais partout, tu ne restais pas, tu ne tenais pas en place, souviens toi, comme tu fuyais, comment tu remplissais, les creux de ton cœur, les heures de changement d'heure, quand tu vivais tellement que tu ne t'attrapais jamais vraiment, à peine arrivée ici que déjà tu étais là-bas, et tu avais beau veiller tard, et te lever tôt, du crépuscule à l'aurore, tu étais en retard, même si tu partais de bonne heure, tu bifurquais en chemin, pour ne jamais être à l'heure, c'était le bon temps, oui, quand tu courrais du matin au soir, sans jamais rattraper ton retard, quand tu prenais des trains à grande vitesse, des avions low-cost, souviens toi ces courses folles, quand chaque jour était le jour J, quand chaque instant était le moment venu, le moment voulu, et quand tu traversais les frontières et les barrières, des pays et des gens, pour te rejoindre à peine toi-même, et que tu comptais les heures, les km, les peut-être, qui te séparaient d'un au revoir, quand arrivait le moment de se dire à quand la prochaine fois, quand le temps te glissait des doigts, quand arrivait finalement le bonheur d'arracher à l'ennui sans fin, un instant parfait, quand ça se passait pile poil, quand tu n'étais ponctuelle que pas intérêt personnel, mais que ça ne te servait à rien, au final, quand toujours au dernier moment, en fulgurance, en urgence, tu a fait fi de tout, quand tu nous as oubliées, même nous, et que tu a tout fait pour liquider tes angoisses à l'arrache, souviens toi comment ta vie remuait sans cesse jusqu'à ce moment où tu t'es retrouvée coincée dans un jour sans fin, dans une nuit sans fond, jusqu'à ce gouffre, où tu es enfin tombée vers toi, dans ce vide de temps, ce vide de tout, sans plus de lendemain, et maintenant qu'on a tout notre temps parce qu'on est enfermées ici avec toi, et que nous on a le droit de faire ce que toi tu ne peux pas.

 

On reste avec toi.

 

 

 

 

 

Une heure. Un kilomètre. Une case.

Seule.

 

Dans la prison de l'ici et maintenant, tu voyages désormais dans ton passé. L'ailleurs est quelque part avant toi. Te souvenir de ton corps en mouvement est la seule échappatoire qui vaille au confinement.

 

Partir t'a permis de conquérir ton corps. Ce n'est que dans l'autre que tu t'es trouvée. Dans l'étrangeté. Tes voyages ont dessiné une carte d'amour. Tu t'es aventurée dans l'inconnu, pour laisser entrer le monde en toi. Tu as recherché les langues, les gestes, les couleurs, les saveurs, les parfums des pays, comme ceux des hommes et des femmes.

 

Tu as fait l'amour avec les lieux comme avec les corps. Jamais tu n'as existé plus que dans tes errances infernales. Car il n'y a que sur la route que tu étais vraiment là, à l'affût de toutes les possibilités du présent. Après un bon moment passé en mouvement, tu as vu qu'il y des collines aussi voluptueuses que des poitrines, des chemins qu'on parcourt comme des lignes aux paumes des mains, des forêts qui ressemblent à des chevelures sans fin. Tu as appris que les orgasmes sont plus intenses au-delà des frontières, que les excitations de bord de route changent les destinations. Il y a des bout de soi qu'on n'acquiert qu'en partant loin.

 

En voyage, tu ne t'es jamais perdue. Toutes les routes étaient les bonnes dès que tu t'y égarais. Tu te souviens qu'on n'est vivant qu'en mouvement. Qu'on est humain, animal, mammifère, juste parce qu'on migre. Tu te souviens que ton corps ne vivait qu'en suivant la route des saisons. Tu te souviens que la liberté, il faut en jouir, sinon rien. C'est quand tu restes là, quand tu ne peux plus bouger, quand il n'y a plus de départ, plus de retour ni d'arrivée, que tu es vraiment perdue. Et peut-être même morte.

 

Souviens-toi ce que c'était d'être un être humain.

 

 

 

 

Un mètre. Un masque. Une amende.

Amère.

Salée.

 

Et de derrière une vitre, tu regardes un monde de morts-vivants. .

 

Dedans. Dehors. Les visages écrans. Les regards baissés.

Devant. Derrière. Les paroles sans les bouches. Les mots sans les lèvres.

Dessus. Dessous. La vérité des mensonges. La tyrannie des communicants.

Avant. Après. Toi et ton reflet.

 

Enfant, pourtant, tu as embrassé le vent, et reniflé d'infinies étendues de champs.

Aux épines des ronces, tu as cueilli des éraflures, aux branches des buissons, tu as accroché des aventures. Et combien de bâtons plantés dans les taupinières, combien de chutes et de gadoue t'ont attendue dans les ornières de l'ennui.

 

Enfant, tu marchais, les semelles lourdes de bouillasse.

Les mains pleine de cales et de crasse.

Tu pédalais dans la galaxie.

En roue libre dans les descentes.

 

Enfant, tu étais vivante.

 

 

 

 

Immortelle poussière d'atome dans le vent.

 

 

 

 

 

Une montre. Un monstre. Une morte.

 

Un tapis de mouches dans le ventre.

 

Jusqu'ici tu te croyais vraie, au milieu des faux-semblants,

tu ne savais pas encore ce que ça fait d'être emmuré vivant.

 

Tu pensais tout posséder de l'expansion chiffonnée.

 

Et maintenant que tu envies même les objets,

nous voilà les seuls témoins de ton pouls palpitant.

 

Soudain ton cri déchire nos murmures : "Nous ne sommes pas des marionnettes."

 

 

danses mACABres

 

 

 

 

 

 

 

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