Jurée

j'ai assisté au procès de Cour d'Assise, dont l'audience était publique cette semaine, car j'étais jurée suppléant. La Cour d'Assise est l'outil que la société moderne a inventé pour poser des limites à l'extrême violence humaine, évaluer l'inacceptable, concevoir l'inimaginable... Mais c'est surtout le lieu où la sanction doit s'agiter bruyamment, où la punition a valeur de menace, le dernier garde-fou pour censurer les dérapages. C'est pour cela qu'elle a une dimension sacrée, un caractère solennel. Elle est l'ultime frontière de l'impardonnable. C'est un concentré d'expérience anthropologique. 

 

L'expérience d'écouter un mec de mon âge, Xavier - tout ce qu'il y a de plus normal - expliquer que, le soir des faits, s'il a coupé le pouce de Mickaël avec un sécateur, c'était pour qu'il ne puisse plus jamais jouer à la play station...

 

L'expérience d'observer Xavier dire à voix haute, devant toute la Cour, comment il a ensuite perdu le contrôle, comment "une boule de colère" l'a poussé à défoncer le crâne de Mickaël avec un marteau de charpentier, à le poignarder 22 fois avec un couteau de chasse, et à lui découper la jambe avec une scie. 

 

Je ne fais pas ici un compte rendu d'audience chronologique et fidèle aux propos de Xavier et des magistrats. Je tente de ré-élaborer en moi-même cette histoire, avec les divers éléments qui ont été abordés et qui m'ont percutée. 

 

Xavier a livré sa logique à lui, en toute sincérité je pense. Tout ce qu'il a décrit avait une cohérence en vue de se dédouaner et de rejeter sa responsabilité sur tout ce qui n'est pas lui. Je crois qu'il faut bien comprendre dès le départ que Xavier est tout seul et que rien ne le relie au reste du monde. Ou si peu. Il est lui, et c'est aux autres de s'adapter. Il est une entité qui gravite sur lui-même, un peu comme une toupie. Il ne dérape que parce qu'un facteur extérieur vient le perturber dans sa mécanique interne, parfaitement lisse et fonctionnelle. 

 

Je crois qu'on peut distinguer deux types de facteurs extérieurs utilisés par Xavier pour se dédouaner : les objets d'une part et les femmes d'autre part. 

 

Dans la catégorie des objets: 

 

D'abord, c'est de la faute du marteau. Comme il le dit lui-même, un marteau de charpentier, c'est un "marteau trop efficace pour broyer les os". Xavier nous a fait part de son étonnement de voir à quel point c'était facile avec ce marteau-là de briser le crâne de Mickaël. Ce n'est pas lui qui a frappé trop fort, c'est le marteau qui était trop dur. Xavier concède donc une seule erreur: celle d'avoir sous-estimé la puissance du marteau. 

 

Et puis, vient la faute du couteau - un couteau de chasse avec une lame de 19 cm - qui lui était nécessaire et dont il ne pouvait pas faire l'économie. Parce qu'après seulement deux coups dans la poitrine, Mickaël a enfin "fermé sa gueule" et "il faisait moins le malin". Cela explique pourquoi Xavier l'a poignardé 22 fois: chaque coup de couteau lui a ouvert un espace d'expression et il avait un immense besoin de s'exprimer. C'est étrange de se dire qu'il sortait tout juste de 22 mois de prison au moment des faits. 

 

Pour ce qui est de la scie avec laquelle il a commencé à scier la jambe de Mickaël (acte inexpliqué), Xavier n'a pas parlé de ses motivations exactes. Il a juste répété qu'il n'avait rien prévu avec la scie, qu'il n'avait pas l'intention de tuer Mickaël avec, que le meurtre n'était pas prémédité. Il ne semblait pas mentir, au contraire il donnait l'impression de dire une vérité capitale. S'il paraissait intimement convaincu de ce qu'il disait, c'est parce que la scie pour Xavier, c'était vraiment une scie. C'est nous qui faisions l'erreur de penser que c'était une arme. S'il avait une scie, c'était pour scier. Je crois qu'il ne faut pas chercher plus loin. 

 

Les objets ont dépassé leur fonction initiale, et la volonté de Xavier. Il n'avait pas l'intention de s'en servir pour tuer. Le marteau, le couteau, la scie, le sécateur, et même un scalpel qu'on a trouvé sur lui - et dont il ne s'est finalement pas servi, et c'est bien là la preuve qu'il ne savait pas vraiment d'avance ce qu'il allait en faire - tous ces objets tranchants, tout cet outillage du quotidien, montrent en fait que Xavier avait surtout comme but de couper, de rogner, de sectionner quelque chose. Il s'agissait pour lui, au départ, non pas de tuer, mais de bricoler une autre réalité, d'enlever ce qui était en trop, de supprimer les bouts qui dépassaient de son propre cadre, de couper les membres qu'ils ne pouvaient tolérer - un bras, une jambe, un pouce... peu importe. Métaphoriquement peut-être on peut y voir une intention inconsciente d'émasculation, le désir d'éradiquer chez l'autre le phallus triomphant. 

 

C'est dur, je le sais, mais il faut quelque part le lui reconnaître: vouloir couper un membre, ce n'est pas vouloir tuer tout un être. C'est en cela qu'il rejette sa culpabilité sur les objets, et qu'il réfute la préméditation. Les objets sont devenus des armes mortelles au-delà de ses intentions, au lieu de rester des outils sensés "l'aider" à remettre tout à plat, à se faire écouter, respecter, à fabriquer comme il le pouvait un espace d'expression solide, où il pouvait déployer sa virilité. 

 

Dans la catégorie des femmes: 

 

Il y a tout d'abord la victime, Mickaël. Certes c'était un homme, mais c'était surtout un rival, il l'a tué pour une femme. Xavier ne peut nier qu'il s'est défoulé sur lui, mais il affirme que ce n'était pas son but initial. Mickaël s'est interposé entre lui et sa vraie cible. Xavier laisse entendre qu'il l'a tué par dépit. La boule de colère qu'il invoque dit peut-être qu'il n'a pas joui de cet acte-là. Ce n'est pas le plaisir qui l'a poussé à tuer, mais une force douloureuse qu'il appelle "la boule" - comme la boule au ventre, comme avoir les boules. Ainsi son basculement meurtrier apparait moins pervers que compulsif. Tuer n'a pas été pour Xavier un plaisir coupable. C'était une souffrance, dont il a été avant tout la victime. Un comportement auquel il a du se soumettre malgré lui, comme un toc, une névrose toute puissante qui a pris le dessus sur ses intentions. 

 

Les gendarmes qu'il a blessés avec la scie quand ils sont venus l'arrêter sont des hommes aussi, mais ils représentent l'institution, la justice, l'autorité. ils sont les gardiens d'une allégorie féminine qui tente de le soumettre, de l'empêcher, de le restreindre. Ils sont aussi fautifs à ses yeux. "C'est difficile de me maîtriser, dit Xavier, quand je suis en colère." Sa violence ne date pas de ce meurtre là... elle s'était exercée jusqu'ici sur ses ex-compagnes et c'est comme tel qu'il était connu des forces de l'ordre. Il leur a attribué le rôle de le maîtriser lorsqu'il déborde de violence envers les femmes, même s'il reconnait que c'est difficile. Dans sa tête, si les gendarmes ont été blessés, c'est avant tout parce qu'ils n'ont pas réussi cette mission. Xavier a renoncé depuis longtemps à contenir sa colère envers les femmes. C'est aux autres de la gérer pour lui. Et seuls des hommes, en arme, peuvent l'arrêter dans cette spirale. 

 

... Xavier se décrit avant tout comme une victime, peut-être la principale victime de cette affaire... C'est le récit qu'il s'est construit de l'intérieur et qu'il nous restitue en toute bonne foi. C'est un discours inébranlable en lui, comme un mur où chaque pierre tient toutes les autres. Si l'une venait à tomber, tout s'écroulerait. Xavier ne peut pas se le permettre. Ce mur, c'est tout ce qu'il est, c'est la virilité qu'il oppose aux femmes pour s'affirmer. Mais au moins, il nous en donne un aperçu. Il renonce à le cacher, ou à le camoufler avec des mensonges. C'est peut-être le seul accès qu'il nous donne à son intériorité. Lui retirer ça, c'est définitivement le perdre. 

 

Parce qu'il y a quelque chose en Xavier de fondamental, un substrat humain sur lequel repose tout son système de déculpabilisation et auquel nous ne pouvons rester insensibles: Xavier a fait tout ça par amour pour Emilie. Et comme il a agi par amour, au nom de l'amour, il se sent légitime. Il est persuadé qu'une part de nous le comprend. C'est une forme d'empathie qu'il demande, cette empathie que nous connaissons et pratiquons au quotidien, quand nous nous identifions à des gens qui souffrent, quand nous leur trouvons des excuses, quand nous pardonnons leurs excès, et que nous leur laissons une deuxième chance. Il m'est impossible de ne pas voir cette émotion-là émaner de tout son discours. Et c'est en cela que Xavier est déconcertant: il nourrit l'espoir d'être compris, il est animé par la certitude que nous le croyons, que nous le comprenons, que nous pouvons le pardonner, parce qu'il dit la vérité. 

 

Sa vérité, la seule qui compte, c'est que tout cela, à la base, c'est la faute d'Emilie. Et c'est là que se trouve le point central du facteur féminin dans sa montée en puissance vers le meurtre. 

 

Si Emilie ne l'avait pas quitté pendant qu'il était en prison pour des violences conjugales qu'il avait commises sur elle deux ans auparavant...

Si Emilie n'avait pas refait sa vie avec Mickaël qui jouait à la play station - le salaud avait le contrôle des manettes ! - pendant que lui était en train de croupir en cellule à cause d'elle...

Si Emilie ne s'était pas faite baisée par Mickaël - la salope s'est laissée pénétrée par un autre pénis ! - au point d'expédier deux enfants coup sur coup en moins de deux ans....

Si Emilie ne s'était pas sauvée ce soir-là, quand il est venu chez elle pour s'expliquer avec un marteau, un couteau, un sécateur, une scie...

Si Emilie ne s'était pas enfuie avec les gosses à qui il voulait seulement arracher les yeux ou couper un bras - certes il l'a dit le soir des faits mais en vrai il ne leur aurait jamais fait de mal, parce qu'il a quand même une limite et que c'était des tout petits enfants...

Bref si Emilie ne l'avait pas trahi ainsi sans arrêt, Xavier n'en serait jamais arrivé là. Il en est convaincu: Emilie, cette femme, c'est la source de sa boule de colère. 

 

Et en plus d'Emilie, il faut dire aussi que Xavier n'a pas eu de chance ce jour là, parce qu'il était à peine sorti de prison la veille, que déjà une connasse de conseillère d'insertion et de probation voulait lui faire sauter son sursis.

Et si cette femme ne l'avait pas appelé pour lui dire qu'il allait repartir direct en détention, Xavier n'aurait jamais fait ça. La faute primordiale d'Emilie s'est doublée de la faute d'une autre femme qui l'a menacé, dans sa liberté d'homme. Xavier ne pouvait plus tolérer d'être à la merci de ces femmes.

 

Dans la tête de Xavier, l'homme doit avoir le contrôle sur les femmes et non l'inverse. Xavier l'a vécu comme une forme de harcèlement, de perte de sa virilité aussi peut-être. Comme il l'a dit : "Celle-là, vaut mieux pas que je la recroise un jour, sinon...." Ce rapport de domination homme-femme est la vexation à l'origine de la boule de colère : Xavier a du laisser exploser sa violence pour rétablir le rapport de force de son côté. Tout ça, c'est à cause de ces femmes qui n'ont pas joué leur rôle. Lui a joué le rôle que toute la société attend d'un homme : avoir le contrôle. 

 

Et même son avocate l'a dit: tout ça, c'est à cause de la mère de Xavier, qui n'a pas joué son rôle de mère. Et là, on est obligé de s'incliner. Car il est établi qu'un homme qui a été abandonné par sa mère quand il n'avait que 13 ans est une victime. Xavier n'a fait que venger le péché originel de sa mère. Le système judiciaire se délecte de cette théorie irréfutable visant à attribuer les crimes des hommes adultes à leurs mères indignes. Xavier n'échappe pas à la règle du "fils de pute". Ce n'est pas de sa faute s'il a commis des actes monstrueux. C'est de la faute de sa mère la pute, qui n'a pas joué le rôle que toute la société attend d'une mère. Xavier en est traumatisé. 

 

S'il en est arrivé à ce crime, c'est donc surtout à cause de la folie développée suite au traumatisme que lui a infligé sa mère. Son discernement en a été altéré. L'avocate plaide la dernière des défenses possibles qu'il reste à un cas désespéré comme Xavier : la folie. Et c'est sa mère qui l'a rendu fou. 

 

Ainsi conforté par toute une culture de la domination masculine, Xavier est moins coupable, en tout cas pas assez coupable à ses propres yeux pour endosser toute la responsabilité de ses actes. Ainsi qu'il l'écrit dans une lettre à Emilie depuis sa prison : "TU as déclenché ma haine, et TU t'arrangeras avec", il estime que c'est au reste du monde de s'adapter à lui et non l'inverse, car c'est son privilège d'homme. Et tout au long de cette mascarade - la justice démocratique rendue par le peuple - on va lui permettre d'exercer son privilège d'homme: se cacher derrière cette théorie, par habitude, par convention, et tenter la voie du fameux "crime passionnel" pour minimiser sa faute. 

 

C'est ce que va développer son avocate pour sa défense. C'est ce que vont aborder les experts psychiatres pour le décrire. C'est ce qui va animer l'ensemble des débats. Et c'est ce que pense sincèrement Xavier, lui aussi, au plus profond de sa cervelle, quelque part entre ses rares connexions neuronales de survie et le vide sidéral laissé par les carences qu'il a accumulées. Il y croit tellement lui-même... Et nous y croyons tellement nous aussi... La version de Xavier tient à l'intérieur comme à l'extérieur, sa vision est aussi limitée que la notre. Son crime, tuer un rival, pour être le seul et l'unique propriétaire d'une femme, juste parce qu'il n'a pas été assez aimé par sa mère. 

 

Mais bon, en l'espèce, il y a "mort d'homme". Donc ça ne passera pas. Peut-être que s'il s'en était pris à Emilie, on lui aurait trouvé des circonstances atténuantes. Mais Xavier a tué Mickaël, un héros qui a été décoré d'une médaille du courage posthume pour s'être interposé, pour avoir donné sa vie, afin de sauver celle de sa femme et de ses enfants. Un homme qui meurt ainsi est couronné de bravoure et il en devient automatiquement un symbole. On n'est pas excusable de tuer un homme symbole d'héroïsme. Et bien que Xavier a été encouragé tout au long de sa vie à croire que sa violence pouvait s'exprimer impunément, pour le simple fait qu'il est un homme dont la mère, la femme, la conseillère... ont fauté, cette fois-ci, il sera puni à la hauteur du crime impardonnable qu'il a commis.

 

Pourtant, Xavier n'est pas foncièrement mauvais, ni irrécupérable. Il y avait encore en lui une lueur d'espoir. Il pensait vraiment qu'il lui suffirait de couper ce qui n'allait pas, juste un bout, pas le tout. Mais au final, il a tué un homme, un héros, un symbole, donc une totalité. Et il l'a tué d'une façon suffisamment barbare pour ne laisser aucune marge de tolérance à la justice des hommes. 

 

La Cour l'a donc condamné à la peine d'emprisonnement maximale : la perpétuité assortie de 22 ans de sûreté. Il a été reconnu coupable d'homicide avec préméditation (seule possibilité pour requérir la perpétuité) et de multiples tentatives d'homicides. Le système ne l'a pas loupé. Pour lui, c'est une injustice de plus qui s'ajoute à toutes les autres. Décrocher le jackpot de la peine du Code de Procédure Pénale, c'est inscrire dans son cerveau malade qu'il est définitivement une victime, c'est le conforter à tout jamais dans cette perception de lui et dans sa vision du monde. Sa première pensée a sûrement été de rejeter la faute sur son avocate qui n'a pas réussi à le défendre. Les femmes sont toutes des salopes... Il aurait du se fier à un homme. Il sait qu'il a été d'une honnêteté totale, et qu'il a même fait des efforts. Et ça le met sûrement plus en colère que jamais ! 

 

Parce que, comme il a tenté de l'expliquer avec ses mots à lui, tuer Mickaël et s'acharner comme ça, c'était un moindre mal. Car ça aurait pu être bien pire. Il nous a fait clairement comprendre tout au long de ce procès qu'il n'était pas allé au bout de sa colère cette nuit-là, et qu'il s'était retenu. Il n'en a tué qu'un seul, alors qu'il pouvait faire un "carnage" sur les quatre. Et ne pas lui reconnaître cet effort là, au nom du héros auquel il faut rendre justice, c'est à mon sens un aveu d'impuissance. C'est creuser un peu plus encore le fossé entre lui et nous - entre lui et les femmes. 

 

Xavier était là, il a assisté à tous les débats, il a écouté tous les témoignages qui se sont succédés à la barre pour le décrire comme un monstre. il a entendu son père dire aux jurés à quel point il regrettait que les gendarmes n'en aient pas profité pour le zigouiller ce jour-là. Et il est absolument épatant de constater que personne, je dis bien personne, n'a relevé ces propos tenus par son père en direct, comme une source potentielle d'un traumatisme, comme une faute originelle, un défaut de paternité, qui le dédouanerait un peu aussi de sa faute. Il a encaissé chaque mot. Il n'a pu se réconforter d'aucun témoignage en sa faveur et personne n'est venu le soutenir. 

 

Il a montré qu'il était parfaitement conscient de la réalité, conscient que ce n'était pas un jeu vidéo, que ce qu'il avait fait était irrémédiable, irréparable, innommable. Il a vu les visages horrifiés à l'énoncé de ses actes de barbarie. Il a reconnu qu'il s'est acharné. Il a assumé ne pas être fou. Il n'a eu de cesse de tenter de faire passer cette idée : je ne suis coupable que d'aimer trop, d'aimer mal, je ne suis coupable que d'aimer une femme. Du moins, si j'avais pu parler pour lui, c'est ce que j'aurais dit. 

 

Au moment du délibéré, j'ai pensé que l'amour est un peu comme un virus : selon comment on l'attrape, il peut être mortel ou salvateur, il peut nous détruire ou nous renforcer. Xavier n'a pas été vacciné dans son enfance (ni par sa mère, ni par son père), et il est tombé gravement malade. Mais qu'en est-il de nous? Savons-nous pour autant aimer mieux que lui? Savons-nous punir mieux que lui? 

 

Nous qui avons eu la chance d'être protégé en temps et en heure des méfaits de ce virus, nous qui avons pu nous fortifier, nous construire, ouvrir nos possibles grâce à lui - l'amour -et qui nous félicitons d'avoir pris nos responsabilités en le condamnant lourdement, avons-nous la moindre idée de ce que ça signifie de survivre à cette maladie, de devoir trancher dans le vif pour se faire une place, de devoir tuer quelqu'un pour exister un tant soit peu. On n'a aucune idée de ce que ça veut dire de devoir obtenir ce qui nous est dû, par la force. On ne sait rien de cette violence là, celle qu'il faut déployer juste pour être aimé. 

 

Faire l'expérience de cette abysse de douleur, constater l'étendue vertigineuse du mal que quelqu'un peut infliger aux autres et à soi, sans même en avoir conscience, c'est quelque part prendre la mesure de l'absurdité de cette mise en scène grandiloquente qui juge et condamne uniquement par privilège, par chance - la chance d'avoir reçu la dose d'amour minimale requise pour ne pas subir cette déchéance-là. La chance de ne pas savoir ce que ça fait comme dégâts à l'intérieur. La chance de ne pas pouvoir ne serait-ce qu'imaginer ce que c'est, cette souffrance-là. 

 

Tuer le monstre qui a tué, ce serait devenir soi-même le monstre qu'on a condamné. Alors la moins pire des solutions qu'on a trouvée, c'est d'enfermer le monstre pour s'en protéger. Et ainsi le monstre survit, "à perpétuité", avec sa "peine de sûreté", et grâce à lui nous mesurons notre propre humanité, sans toutefois reconnaître ce qu'elle a d'aléatoire. 

 

Je ne critique pas le choix de la peine maximale, car c'est un fait qu'on ne peut ignorer : les marteaux, les couteaux, les sécateurs sont en vente libre dans les rayons des quincailleries, et on ne peut pas prendre sérieusement ce risque là. Mais, au fond de moi, je reconnais quand même la part de bonne foi de Xavier, et la part de violence de ce monde d'hommes. Xavier est un monstre, et si nous le sommes un peu moins que lui, ce n'est pas sa faute, ce n'est pas notre faute. C'est en grande partie aussi la faute du hasard. 

 

 

 

 

 

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