Journal d'Istanbul

 

20 novembre 2018 (Dans les volutes de narguilé)

 

J'avais envie de goûter à cet art de vivre qu'est le narguilé en Turquie. Avec Vincent, autre compagnon de ce voyage, nous avons trouvé un petit bui-bui paumé dans une ruelle à peine visible depuis une artère de la ville. Plusieurs hommes nous ont accueillis. 

 

Parmi eux, deux jeunes se sont empressés de s'occuper de nous. L'un ne parlait pas du tout l'anglais. L'autre semblait mieux se débrouiller, mais un peu plus tard, je me rendis compte qu'il ne connaissait que les mots liés au narguilé: apple, strawberry, orange, mix... Au-delà de ce vocabulaire sommaire, il fut impossible de le comprendre et de nous faire comprendre.

 

Les lourdes volutes de fumée nous amusaient. Il m'était agréable d'aspirer et de faire bouillonner le narguilé. L'incurable fumeuse que je suis prit un grand plaisir à jouer avec cette posture alanguie, à rêver que j'étais en train de savourer de l'opium dans un fumoir ottoman du 19ème siècle. C'était assez difficile, car une télévision juste derrière nous crachait de la soupe pop turque bien dégueulasse et parce que je fumais les vapeurs d'un vague liquide chimique d'extrait de pomme, mais j'y arrivais presque. Nous riions et discutions de choses et d'autres avec Vincent. Nous prenions des photos de nos narines crachant la fumée épaisse, nous jouions de tous les clichés possibles. 

 

Pourtant, assez rapidement, je m'aperçus que le jeune serveur était assez fourbe. Il nous amena une bière, cachée dans une tasse, en disant: "hummm, good cappuccino !" Il nous parla de haschich, nous proposa d'en acheter, puis revint sur sa proposition, en disant que c'était un "problem, problem"... Dès le départ, il était ambigu. 

 

Une fois que tous les clients étaient sortis, il revint à la charge sur l'histoire du cannabis. je soupçonnai qu'il veuille nous arnaquer, qu'il tentait de nous amadouer. Je dis à Vincent qui semblait pourtant intéressé: "On finit le narguilé et on se casse d'ici, je le sens pas." Il était minuit passé et l'ambiance devenait bizarre. Nous étions à l'étage, dans une salon oriental assez kitsch, et en bas, il y avait plusieurs hommes qui ne semblaient pas être des clients, mais des amis, des voisins... J'avais peur qu'ils nous embrouillent, qu'on tombe dans une sorte de guet-apens. 

 

Je laissai Vincent baragouiner avec le jeune serveur, et j'allai aux toilettes. Tout était un peu sale, mal tenu, bringuebalant. je pissai et sortis pour me laver les mains. Le serveur vint me cueillir à la sortie des toilettes et mit sa main dans le bas de mon dos, presque sur mes fesses, pour soi-disant m'indiquer où se trouvaient les serviettes en papier. J'essayai de me dégager de sa main, mais il m'attira à lui, en disant "no problem", et il tenta subitement de m'embrasser sur la bouche. Je le repoussai énergiquement et lui fis le regard du "What the fuck ?!?" Je lui demandai très clairement de ne plus refaire cela. Il recula et fit mine de s'excuser. Je retournai vers Vincent, qui était dans une alcôve du salon et ne pouvait pas me voir. Le jeune homme passa derrière moi et m'attrapa par la taille pour m'attirer encore une fois à lui, et ce à deux mètres à peine de Vincent. Une fois de plus, je le repoussai énergiquement. 

 

En un millième de secondes, il fallait que je fasse un choix: interpeler Vincent pour qu'il agisse en homme protecteur au risque qu'il se fâche et qu'on s'attire des ennuis avec les hommes qui étaient en bas, ou bien minimiser suffisamment ce qui venait de se passer pour qu'on puisse partir le plus vite possible sans encombre. Vincent fumait encore et fut surpris de ce que je lui dis. Je lui rapportai le problème avec beaucoup de précaution, pour qu'il ne s'énerve pas et qu'il reste le plus calme possible, tandis que le jeune homme vint s'asseoir près de moi et en nous offrant un thé. Je changeai de place, pour marquer une distance. A ce point-ci, je le trouvai vraiment intrépide, provoquant, et je cherchai une manière de sortir d'ici dignement. On lui demanda de nous apporter l'addition, mais il semblait ne pas vouloir qu'on parte, car il faisait tout ce qu'il pouvait pour faire durer ce moment. J'étais extrêmement gênée et troublée. Je sortis de l'argent que je jetai avec mépris sur la table et Vincent lui donna un pourboire. Enfin, nous partîmes, ou plutôt nous prîmes la fuite, sans demander notre reste.

 

Il y avait dans l'air quelque chose de très pesant. Je sentis toute la pression d'être une femme, occidentale, libre, en ce lieu. Boire de l'alcool et fumer le narguilé à minuit dans un petit bar pourri d'une ruelle, est-ce que cela pouvait être interprété comme une forme de consentement à un rapport autre que cordial ? Au regard du comportement du serveur, oui. Pourtant, rien en moi n'avait appelé cela, ou cherché une telle situation... 

 

Le matin, je m'étais baladée seule aux abords de Sainte Sophie et la veille au soir dans le Grand Bazar. Au cours de ces deux moments où je me trouvais seule dehors, j'ai été plusieurs fois abordée, regardée, dévisagée, appelée, et même sifflée. A peine un homme me parlait qu'il me demandait si j'étais libre, si j'étais mariée... Un marchand à la sauvette à qui j'ai dit que je n'avais plus d'argent m'a proposé de m'en donner en échange d'un service qu'il était aisé de comprendre... Bref, une femme qui marche seule dans la rue sans voile sur les cheveux et sans alliance à son doigt est une cible, un gibier, une pute. Les hommes se transforment en prédateurs et la balade se meut en une partie de chasse à laquelle il faut survivre. Tout au moins, ce sont des formes de harcèlement qu'il faut supporter et tenter d'esquiver. 

 

Ainsi le voyage me renvoie inévitablement à ma condition de femme: femme célibataire, femme lesbienne, femme insoumise, mais surtout femme objet du désir des hommes, malgré moi. Et se pose alors de la question de la liberté de circulation, et de la liberté tout court. Une femme est-elle vraiment libre? Peut-elle être un instant insouciante, sans risquer pour son intégrité, pour sa vie, pour son corps? Peut-elle jouir de sa liberté d'aller et venir dans le monde, d'exister le jour comme la nuit, sur cette terre, comme elle le souhaite? Ca semble difficile, ça semble tendu. Le danger est omniprésent, la protection d'un homme devient quasiment vitale. Et que veut dire le fait de ne pas pouvoir envisager de déambuler seule, d'être toujours accompagnée, si ce n'est une restriction de la liberté, un renoncement à sa propre appartenance ? Voyager seule pour une femme signifie réunir en soi suffisamment de force et de patience pour affronter ces dangers là. 

 

Au hammam, au milieu des femmes dénudées, j'ai certes senti une frustration sexuelle, érotique, mais à aucun moment je n'ai eu l'envie ni même l'idée d'en toucher une. Regarder, ressentir, est une chose. Mais toucher, entrer dans la sphère physique de l'autre est au-delà. Cela demande que l'autre nous y invite. Et je ne comprends pas cette impétuosité qu'ont certains hommes de s'autoriser à le faire, sans aucun signe évident, sans une invitation claire. Cela provient sûrement d'une modalité ancrée qui fait que le sexe, pour eux, est un dû et que la femme est un moyen et non une fin. Mais si moi-même, traversée par des désirs puissants, j'arrive à concevoir l'intégrité de l'autre comme une absolue censure à toute idée de passer à l'acte, je considère qu'il est possible pour un cerveau d'homme d'intégrer aussi cet interdit basique. Le respect de la personne humaine devrait être une fonction primaire, comme manger, respirer ou pisser. C'est pourquoi je condamnerai toujours ces hommes là qui se croient au-dessus de cette loi fondamentale. Et j'espère qu'une fois morts, tout là-haut, une intelligence divine les renverra sur terre sous une forme plus appropriée pour eux: en cafards ou en vermine. 

 

A Istanbul ou ailleurs, j'affirme que je m'appartiens et que personne n'a le droit de restreindre ma liberté, de souiller mon intégrité, de mettre en doute la légitimité de ma présence au monde. Et je dis haut et fort que ni Dieu, ni les hommes qui s'y réfèrent pour justifier ces restrictions, ni la nature qui m'a faite physiquement moins forte, ne sont une limite à mon être, à ma capacité à m'émouvoir, à m'émerveiller, à aimer, et à jouir de ma vie sur cette terre. 

 

 

 

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