Une heure, quelques années après

3h00

Je suis rentrée au bateau.

 

3h03
Rien. Personne d’autre que moi et le temps qui passe. 

 

3h09
Au milieu de la nuit. A cheval entre un samedi et un dimanche de fin mars. Au seuil du passage de l'heure d'hiver à l'heure d'été. Je suis assise là, face à l'écran blanc.

 

Des millions d'hommes et de femmes conviennent en ce moment tous ensemble que dans moins d'une heure, il sera déjà 5h00.

 

Le bateau tangue sous le flot du mensonge collectif, et je me dis qu’on ne voit même pas la différence avec un samedi de novembre. L’air est gelé, les branches sont nues, j’ai la goutte au nez et le temps ne compte plus. Avancer ou reculer, perdre ou gagner, cela n’a plus d’importance.

 

3h18
Sur ma table s’entassent des piles de courriers que, depuis longtemps, je ne dépoussière plus. Des dossiers d’un autre temps, du temps où j’y croyais encore, me rappellent que le passé réside ici, dans ces feuilles volantes serrées les unes contres les autres : projets, budgets, brouillons, notes, factures, croquis, plans, devis, annexes diverses et variées… Tout ce qui marquait le temps d’avant se trouve là, et je me dis: ce serait si facile de tout faire brûler. 

 

« Dans un premier temps, nous proposerons un phasage du projet en trois étapes. La première étape consistera dans une analyse des enjeux du projet sur le territoire, en vue d’établir un diagnostic de faisabilité. Puis nous organiserons une consultation à visée participative pour mobiliser les publics ciblés. La troisième étape verra l’application du calendrier de réalisation fixé en concertation avec tous les partenaires du projet. »

 

Rien. Personne d’autre que moi et le temps qui passe… Ce chien de temps qui s’écoule indifférent dans les hublots.

 

Je pense à une femme. Je pense à une femme qui pensait pouvoir contrôler le temps. Je pense à une femme qui pensait pouvoir devenir ce qu’elle accomplissait.

 

Je pense à une femme qui pensait trop.

 

Cette femme, c’est moi. Je ne suis pas sûre d’être toujours elle.

 

Feuilletage du feuilleton.

 

« Note d’intention : ce projet a pour objectif de vaincre le vide existentiel qui me submerge dès que je m’arrête d’écrire des projets. »

 

« Rapport d’évaluation : les indicateurs de réalisation en conformité avec les objectifs principaux et intermédiaires du projet montrent que le blabla que vous lisez actuellement de manière transversale suffit amplement à justifier le financement du projet. »

 

« Le représentant légal de la structure a lu et approuvé la convention qui le convainc qu'il ne pourra pas compter dessus. »

 

3h33
Je referme le vieux dossier et je reprends le fil de l'heure, cette heure qui brûle deux fois plus vite.

 

J'allume une cigarette et j'aspire en une bouffée toute ma semaine de solitude. Je fume toutes ces journées sans paroles, tous ces messages restés lettres mortes, tous ces visages faussement tournés vers un objectif.

 

Le printemps qui s’est attardé quelque part en chemin, l’hiver qui prend ses aises, les poissons morts sur les bords de Meuse.

 

Pourquoi je suis toujours attachée, amarrée ici… des années après.

 

3h39
Ça fait plusieurs jours que j’écris en furie.
Je sais que cela ne sert à rien, ne s’adresse à personne.

Je m’acharne, dans l’inutilité des mots.

 

3h42
J'ouvre à nouveau le dossier. Sur une page blanche qui se trouve là, j'écris: 

 

« L’originalité d'un nouveau projet se situerait uniquement dans son incongruité totale avec nos arts de faire habituels en matière de conduite de projets. En effet, nous devrions partir tout d’abord d’un diagnostic non-établi, donc d’un trou, d’un vide, d'une absence d'information, pour aboutir à la définition d’objectifs à ne jamais atteindre. Car les vrais objectifs sont ceux qui nous sont secrets jusqu'à ce qu'ils se révèlent à nous, jusqu'à ce que nous les découvrions. Seule cette découverte nous permettra d'explorer les vrais espaces du lien: l'indicible, les relations incontrôlables, les passions inexpliquées, et les bénéfices de nos actions seront alors finalement les publics que nous n'attendions plus. »

                                                 

3h45
Suis-je toujours dans les temps pour réécrire le projet et postuler à une emprise sur l'avenir ?


Le dossier est à rendre avant 5h du matin, vite il ne reste plus qu’un quart d’heure pour envoyer ma candide rature.

 

3h57
Je relève la tête sur l’heure et m'aperçois que j'arrive déjà de l'autre côté du temps imparti. Bientôt s'opérera le reparamétrage. Il ne reste plus que quelques centimètres de mémoire virtuelle. Ce moment a-t-il seulement existé?

 

Tout autour, le fleuve, et à quelques encordées, la terre ferme.

Sur la table, les dossiers se sont évaporés. Ils sont partis par coursier jusqu’à leur destination d’oubli.

Je suis arrivée au point du nouveau départ.

 

5h00
Je suis rentrée au bateau.

 

5h03
Rien. Personne d’autre que moi et le temps qui passe.  

 

 

une heure, quelques années avant

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