Passage

C'est un enfant, tout maigre et débraillé, des épis dans les cheveux, le regard enroulé dans les méandres du fleuve. C'est un enfant, qui traîne sur les quais. Toute la journée, aux abords du petit port, il tourne en rond, posant ses pas dans les empreintes de la veille. 

 

Il ne parle pas, on dirait qu’il ne cherche rien. Il marche, les mains gelées enfoncées dans ses poches trop larges. Il s'assoit sur un banc, un stylo à la main, penché sur un carnet, se met à écrire frénétiquement, il fume aussi, des cigarettes trops grandes pour lui, jure et crache. Il ne dit rien aux passants qui le regardent de travers, mais il leur écrit, secrètement, qu’il se déteste lui-même, bien plus qu’eux ne le méprisent.

 

Entre les promeneurs de chiens et les joggeurs, il assiste impuissant à l'embourbement de sa vie. Chaque jour, du bord de l’eau, il regarde ses espoirs flotter puis s’éloigner dans les remous sombres. Chaque jour, il se noie un peu plus dans la solitude de ses pensées, dans l’effondrement de ses illusions, dans l’enchaînement tautologique de ses mots, sans effet sur le monde.

 

Ses mots n’ont pas d’emprise sur le réel : ils l’enferment toujours un peu plus dans un univers de fiction névrotique. Toujours les mêmes histoires en boucle dans ses carnets: l'ardent désir de partir, de fuir quelqu'un ou quelque chose, la recherche éperdue de l'amour, l'urgence d'une mort imminente, et le récit de ses cauchemars récurrents dans ses pages dédiées aux rêves et aux hallucinations. 

 

Mais tout ce qu'il écrit n'aboutit nulle part. Les raisons primordiales restent inconnues, inconscientes, inaccessibles. Et ses textes sont un peu comme la masse d’eau du fleuve qui s’écoule impassible, un fluide qui passe et s'en va. Les flots défilent, les phrases s’enchaînent, sans autre but que de s’en aller en aval, de se déverser toujours plus loin. Où ça ? Et pour qui ? Après l’horizon, le trou noir, la page blanche, la fin du carnet sans fin. Le début d'un autre carnet, identique aux précédents, qu'il ne fait que remplir pour remplir, sans réussir à réunir, à composer, à articuler. 

 

Et alors ? Que se passe-t-il à la fin ? Quel est le dénouement ? Il cherche cette fin, ce putain de moyen de mettre fin à la spirale infernale de son délire. Du banc au bord du fleuve, du bord du fleuve au banc. Il se décide un jour à jeter tous ses carnets à l’eau. Le fleuve les emporte. Où ça ? Et pour qui ? Le fleuve les ingurgite dans les tréfonds de l’oubli.

 

Il pense de plus en plus souvent à se jeter lui aussi. Il pèse le pour et le contre, trouve des raisons valables de le faire. S'habitue peu à peu à cette possibilité, l'imagine sous plusieurs angles, construit un scénario, que personne ne vient contredire. Il s’approche jour après jour, de l’idée, qui devient projet, puis acte, passage à l'acte. 

 

Un soir est venu où il se tient là, entre deux piliers du pont, et où il enjambe le parapet. A deux doigts de se jeter dans les remous noirs, il sent ses forces l'emporter, le tirer vers les profondeurs de l'eau. Il est proche du grand saut, en ressent déjà le vertige fatal et le froid qui le foudroie. Mais que fait-il là ? Il doute… tressaillit. 

 

 

Passage

 

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